lundi 23 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2401812 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 31 mai et 28 août 2024, M. B A, représenté par Me Dhib, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 27 avril 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai et lui a interdit le retour pendant deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet du Var de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour pendant cet examen, dans un délai, selon le cas, d'un mois ou de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S'agissant de la décision de refus de titre de séjour :
- elle a été signée par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est privée de base légale par voie d'exception d'illégalité de la décision de refus de titre de séjour.
Par un mémoire en défense enregistré le 13 août 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 2 septembre 2024 :
- le rapport de M. Cros ;
- et les observations de Me Pacarin substituant Me Dhib pour M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant sénégalais né le 3 novembre 1981, est entré en France le 28 février 1984. Il ne justifie pas de la régularité de son entrée. Après sa majorité, il a bénéficié d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, valable du 27 novembre 2000 au 26 novembre 2001, puis d'une carte de résident valable du 27 novembre 2001 au 26 novembre 2011. La régularité de son séjour n'est plus démontrée par la suite. Il a présenté le 18 février 2024 une demande de délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, en qualité de père d'un enfant français. Par un arrêté du 27 avril 2024, le préfet du Var a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée de deux ans. M. A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". Selon l'article 371-2 du code civil : " Chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportion de ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant () ".
3. Doit être regardé comme contribuant effectivement à l'entretien de son enfant, le père ou la mère qui a pris les mesures nécessaires, compte tenu de ses ressources, pour assurer cet entretien. En outre, le domicile commun suffit à attester qu'un parent étranger, même sans emploi, contribue effectivement à l'éducation de son enfant mineur, par sa présence au quotidien, s'il remplit également la condition de durée soit depuis la naissance de l'enfant soit depuis au moins deux ans à la date de la décision attaquée.
4. Il ressort des pièces du dossier qu'outre un fils né le 2 octobre 2012 d'un précédent concubinage et avec lequel il ne soutient pas entretenir de lien, M. A a eu avec une ressortissante française une fille née le 2 juin 2017, qu'il a reconnue le 16 mai 2019. L'acte de naissance précise qu'à cette date, M. A résidait déjà à la même adresse que la mère de l'enfant (18 rue Evenos à La Seyne-sur-Mer), laquelle a ensuite attesté continuer à héberger le requérant à sa nouvelle adresse située dans la même commune (44 avenue Stéphane Hessel). Si cette attestation datée du 29 mai 2024 est postérieure à l'arrêté attaqué qui a été édicté le 27 avril 2024, elle peut être regardée comme rendant compte d'une situation préexistante. L'attestation de paiement de la caisse d'allocations familiales du Var datée du 30 mai 2024 confirme que M. A et la mère de l'enfant ont perçu en commun l'allocation de logement au titre du mois d'avril 2024 et que l'enfant est à la charge de ses deux parents. M. A produit également deux attestations rédigées le 30 mai 2024 par ses belles-sœurs qui précisent que le requérant s'est toujours occupé de l'éducation et de la santé de sa fille et qu'il est présent à chaque événement familial. Enfin, l'arrêté attaqué indique lui-même que M. A demeure chez la mère de l'enfant. Dans ces conditions, quand bien même il ne soutient pas occuper un emploi ni percevoir de revenus malgré une expérience déclarée de manœuvre-plombier en 2022-2023 sur son curriculum vitae, le requérant doit être regardé comme vivant au même domicile que sa fille et la mère de celle-ci depuis plus de deux ans à la date de l'arrêté attaqué et, par suite, comme contribuant effectivement, par sa présence quotidienne, à l'entretien et à l'éducation de cet enfant. Dès lors, le préfet du Var a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en rejetant la demande de titre de séjour présentée par l'intéressé.
5. Au surplus, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
6. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France le 28 février 1984 à l'âge de deux ans. Il n'est pas contesté qu'il a toujours vécu sur le territoire français depuis cette date. Ses deux parents, qui résident comme lui à La Seyne-sur-Mer, sont de nationalité française. Il a eu deux enfants français nés en 2012 et 2017 de deux unions différentes. Il justifie résider au domicile de ce dernier enfant et de sa mère depuis le 16 mai 2019, date à laquelle il a reconnu cet enfant. Enfin, il est constant qu'il est dépourvu de toute attache privée et familiale dans son pays d'origine, le Sénégal, qu'il a quitté à l'âge de deux ans. Dans ces conditions, le refus du préfet du Var de lui délivrer un titre de séjour porte au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris, en méconnaissance des stipulations citées au point précédent.
7. Il résulte de ce qui précède que la décision de refus de titre de séjour opposée à M. A doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions l'obligeant à quitter le territoire français, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
8. L'annulation prononcée par le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet du Var de délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an à M. A, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à M. A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 27 avril 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour pendant deux ans, est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête, tendant à assortir l'injonction d'une astreinte, est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Var.
Délibéré après l'audience du 2 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Bernabeu, présidente,
M. Cros, premier conseiller,
M. Martin, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2024.
Le rapporteur,
Signé
F. CROS
La présidente,
Signé
M. BERNABEU
La greffière,
Signé
G. BODIGER
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
Et par délégation,
La greffière.
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