lundi 23 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2401827 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 11 juin 2024, et des mémoires, enregistrés les 8 et 28 août 2024, M. B A, représenté par Me Dhib, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 13 mai 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui renouveler son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a assorti cette dernière mesure d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans ;
2°) d'enjoindre au préfet du Var, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de lui délivrer une carte de séjour pluriannuelle dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement ;
3°) ou à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Var, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;
Il soutient que :
En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :
- il est entaché d'incompétence ;
En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :
- elle n'est pas motivée ;
- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière du fait de l'absence de saisine de la commission du titre de séjour ;
- les dispositions de l'article L. 435-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile confirment qu'il est possible de déposer une demande de renouvellement d'un titre de séjour après l'expiration du délai requis pour le dépôt de la demande ;
- la décision contestée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ; il n'a jamais été condamné pour des faits de corruption de mineur ; il a seulement été condamné à une amende de 600 euros et à effectuer un stage de citoyenneté ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant dès lors qu'il est père d'un enfant français de 5 ans ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il justifie d'une activité professionnelle et de revenus stables en France ; l'ensemble de ses intérêts professionnels et familiaux se trouve France ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est privée de base légale du fait de l'illégalité de la décision lui refusant le bénéfice du séjour ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour d'une durée de cinq ans :
- elle est privée de base légale du fait de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; une interdiction de retour d'une durée de 5 ans est manifestement excessive au regard de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 août 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Le préfet du Var a présenté le 30 août 2024, après la clôture automatique de l'instruction, un nouveau mémoire en défense, qui n'a pas été communiqué.
Vu :
- l'ordonnance rendue par le juge des référés du tribunal administratif de Toulon le 26 juin 2024 sous le n° 2401838 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié en matière de séjour et de travail ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Martin,
- et les observations de Me Pacarin, substituant Me Dhib, pour M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant tunisien né le 20 juin 1992, a bénéficié de la délivrance d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 12 décembre 2019 au 11 décembre 2023 dont il a sollicité le renouvellement le 18 décembre 2023. Par un arrêté du 13 mai 2024, le préfet du Var a toutefois refusé de lui renouveler son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans. M. A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle () au renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle () ". Aux termes de l'article 11 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 : " " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord () ".
3. Lorsque l'administration oppose à un ressortissant étranger un motif lié à la menace à l'ordre public pour refuser de faire droit à sa demande de titre de séjour, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision. La menace pour l'ordre public s'apprécie au regard de l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant le comportement personnel de l'étranger en cause. Il n'est donc ni nécessaire, ni suffisant que le demandeur ait fait l'objet de condamnations pénales. L'existence de celles-ci constitue cependant un élément d'appréciation au même titre que d'autres éléments tels que la nature, l'ancienneté ou la gravité des faits reprochés à la personne ou encore son comportement habituel.
4. Pour refuser de délivrer à M. A une nouvelle carte de séjour pluriannuelle, le préfet du Var s'est fondé sur un unique motif tiré de ce que le comportement de l'intéressé constituait une menace pour l'ordre public au sens des dispositions précitées de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
5. A ce titre, le préfet a relevé que le requérant avait été condamné par le président du tribunal judiciaire de Toulon, d'une part, le 21 septembre 2020 à une amende de 600 euros pour conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants et sous l'empire d'un état alcoolique et, d'autre part, à un stage de citoyenneté de 6 mois pour des faits, en date du 15 août 2023, de violence par une personne en état d'ivresse manifeste suivie d'incapacité n'excédant pas 8 jours lors de la manifestation sur la voie publique et dégradation ou détérioration d'un bien appartenant à autrui. Le préfet a également relevé que l'intéressé s'était fait connaître défavorablement auprès des services de police et de gendarmerie pour des faits de corruption de mineur de plus de 15 ans le 13 juillet 2020.
6. M. A fait valoir n'avoir été jamais condamné pour les faits de corruption de mineur et avoir été condamné pour les deux autres délits à de faibles sanctions. A ce titre, il résulte des pièces du dossier que le bulletin n° 2 du casier judiciaire de l'intéressé ne contient qu'une unique mention faisant état d'une condamnation par une ordonnance pénale du 21 septembre 2020 à une amende de 600 euros pour conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants et sous l'emprise d'un état alcoolique. Par ailleurs, si la décision attaquée mentionne également une condamnation à un stage de citoyenneté de 6 mois par une personne en état d'ivresse manifeste, le préfet ne précise pas la date de cette condamnation, laquelle est mesurée. De plus, si le préfet du Var produit une fiche issue de la base du Traitement d'antécédents judiciaires (TAJ) faisant état de faits de corruption de mineur de plus de 15 ans, aucune précision n'est apportée sur ces faits dont il est constant qu'ils n'ont donné lieu à aucune poursuite pénale ou condamnation de l'intéressé. Enfin, si dans son mémoire en défense, le préfet du Var relève que le tribunal administratif de Toulon a déjà constaté que M. A était connu pour des faits de tentative de meurtre, le jugement qu'il produit à ce titre concerne un autre individu. Dans ces conditions, pour répréhensibles que soient les faits établis à l'encontre de l'intéressé, et eu égard au quantum des peines prononcées par le juge pénal, ces derniers n'apparaissent pas d'une gravité suffisante pour conférer au maintien en France de l'intéressé le caractère d'une menace à l'ordre public.
7. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, M. A est fondé à soutenir que le préfet du Var a commis une erreur d'appréciation en estimant que son comportement représentait actuellement une menace pour l'ordre public faisant obstacle au renouvellement de son titre de séjour en application des dispositions l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
8. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté attaqué doit être annulé en tant qu'il porte refus de délivrance d'un titre de séjour à M. A, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête. L'annulation de la décision relative au séjour emporte celle de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre de M. A et de celle portant interdiction de retour sur le territoire français, ces deux décisions se trouvant privées de base légale.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
9. Compte tenu du motif d'annulation ainsi retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Var de procéder au réexamen de la situation du requérant dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. A en application des dispositions de l'article L. 761- 1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du préfet du Var en date du 13 mai 2024 est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de réexaminer la demande de titre de séjour de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Var.
Copie en sera adressée au procureur de la République près du tribunal judicaire de Toulon, en application des dispositions de l'article R. 751-10 du code de justice administrative.
Délibéré après l'audience du 2 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
- Mme Bernabeu, présidente,
- M. Cros, premier conseiller,
- M. Martin, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2024.
Le rapporteur,
Signé
J. MARTIN
La présidente,
Signé
M. BERNABEU
La greffière,
Signé
G. BODIGER
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
Et par délégation,
La greffière.
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