samedi 29 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2401831 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge des référés |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 31 mai 2024, M. B A, représenté par Me Dantcikian, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 29 mai 2024 par lequel le préfet du Var l'a obligé à quitter le territoire français sans délai ;
2°) d'annuler l'arrêté du 29 mai 2024 par lequel le préfet du Var a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à lui verser en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision l'obligeant à quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il justifie d'une résidence en France depuis 14 ans ; son frère est présent en France et en situation régulière ; il n'a jamais troublé l'ordre public ;
- la décision d'interdiction de retour pour une durée de trois ans en France est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; il ne constitue pas une menace pour l'ordre public et n'a jamais été condamné pour une quelconque infraction ; son ancienneté de séjour et ses attaches privées, professionnelles et familiales caractérisent l'illégalité de la mesure d'interdiction de retour prise à son encontre pour une durée de trois ans.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique du 28 juin 2024 le rapport de M. Bailleux, magistrat désigné.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant de nationalité turque, né le 15 juillet 1981, a déclaré être entré irrégulièrement en France en 2010. M. A, célibataire et sans enfant, a un frère qui réside en France de manière régulière. Par un arrêté du 29 mai 2024, le préfet du Var a pris à son encontre une décision l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. M. A a par ailleurs fait l'objet d'une assignation à résidence par un arrêté du préfet du Var en date du 29 mai 2024 jusqu'au 13 juillet 2024. En outre, cette mesure d'assignation à résidence a été renouvelée par un arrêté du préfet du Var du 14 juin 2024.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision obligeant M. A à quitter le territoire français
2. Selon les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
3. Si M. A soutient d'abord résider de manière continue sur le territoire français depuis 2010, il ressort toutefois des pièces versées au dossier que les preuves de sa présence en France ne permettent pas, contrairement à ce que soutient le requérant, d'attester d'une présence continue sur le territoire français. Pour certaines années, les pièces versées au dossier ne permettent d'attester d'une présence que de quelques mois. Par exemple, au titre de l'année 2023, le requérant ne produit que deux courriers émanant d'EDF et une décision de clôture de sa demande d'asile, pour dossier incomplet. Au titre de l'année 2022, il a produit un seul document, qui de surcroît est illisible. Au titre de l'année 2021, M. A produit une facture Engie impayée pour un logement situé à Nevers, un document de la CPAM de la Nièvre de janvier 2021, ainsi qu'un courrier émanant d'une étude de huissier de justice, mandatée par la société Engie pour recouvrer une facture impayée par M. A. Enfin, il produit la preuve d'une vaccination le concernant contre la covid-19 daté d'août 2021. Enfin, au titre de l'année 2020, M. A produit un contrat avec la société Engie et un courrier de la CPAM de septembre 2020 de demande d'AME. Ces documents produits par le requérant ne permettent pas de démontrer une présence continue sur le territoire français au cours de ces années. En outre, au titre des années 2010 et 2011, puis de 2015 à 2019, le requérant ne produit que quelques pièces qui démontrent tout au plus une présence intermittente et non continue sur le territoire français.
4. Le préfet du Var fait valoir que le requérant doit démontrer l'ancienneté, la stabilité et l'intensité des liens qu'il a développé en France, en les comparant avec les liens que celui-ci a conservés en Turquie. Par les pièces qu'il produit, le requérant ne démontre pas qu'il aurait développés des liens forts sur le territoire français, que ce soit sur le plan associatif, culturel, sportif ou professionnel. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant a travaillé sur le territoire français et il ne démontre pas avoir de ressources financières propres.
5. Enfin, le préfet du Var fait encore valoir, sans être contesté sur ce point, que le requérant a conservé des liens dans son pays d'origine, où il a vécu la majorité de son existence et dans lequel il a de la famille. En outre, s'il indique résider chez son frère à Fréjus, ainsi qu'il l'a indiqué dans le procès-verbal établi le 29 mai 2024, il n'établit pas l'intensité des liens avec son frère. En outre, le requérant est célibataire et sans enfant.
6. Le requérant poursuit en soutenant qu'il justifie d'une présence régulière sur le territoire français, depuis au moins 14 années. Toutefois, le préfet du Var sur ce point fait valoir que l'intéressé a fait l'objet d'un refus de délivrance de titre de séjour et d'une obligation de quitter le territoire français en date du 22 juin 2018. En outre, le préfet du Var poursuit en faisant valoir que l'intéressé a fait l'objet de deux mesures d'éloignement le 12 décembre 2018 par le préfet du Loiret et le 8 décembre 2022 par le préfet des Bouches-du-Rhône. Il n'est donc pas contesté que M. A ne s'est pas conformé à ces décisions de quitter le territoire français et à ces mesures d'éloignement et s'est maintenu, contrairement à ce qu'il soutient, de manière irrégulière sur le territoire français.
7. Il ressort donc de l'ensemble des pièces du dossier que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français
8. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". En outre, l'article L. 612-10 du même code dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".
9. Tout d'abord, le requérant dans ses écritures ne cite pas les bonnes dispositions puisqu'il invoque les dispositions de l'article L. 511-1 III du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'étaient pas en vigueur au moment de la décision attaquée, les dispositions des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile étant applicables.
10. Le requérant soutient ensuite que l'arrêté doit comporter les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. En l'espèce, l'arrêté du 29 mai 2024, qui fixe une durée de trois ans à l'interdiction de retour sur le territoire français, cite les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre, l'arrêté indique que M. A ne constitue pas une menace à l'ordre public mais compte tenu de la faible intensité des liens développés par lui en France, du fait qu'il a fait l'objet de plusieurs mesures d'éloignement auxquelles il ne s'est pas conformé, le préfet du Var a fixé une durée de trois ans à l'interdiction de retour sur le territoire français. Ainsi, l'arrêté du 29 mai 2024 est suffisamment motivé en fait et en droit. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté en litige, à le supposer soulevé, doit ainsi être écarté.
11. Le requérant poursuit enfin en soutenant que les motifs retenus par le préfet du Var ne font pas suffisamment référence à la menace à l'ordre public, et qu'aucune référence à la menace à l'ordre public n'est indiquée dans l'arrêté en litige. Toutefois, ainsi qu'il ressort des dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, si la menace à l'ordre public est un des critères pour fixer la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, il ne constitue toutefois pas une condition indispensable pour interdire le retour sur le territoire français. Les autres critères à prendre en compte sont la durée de la présence en France, l'intensité des liens développés en France et les éventuelles mesures d'éloignement dont a fait l'objet l'étranger.
12. Il ressort donc de l'ensemble des pièces du dossier que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision du préfet du Var du 29 mai 2024 fixant une durée d'interdiction de retour sur le territoire français est illégale. Par suite, les conclusions à fin d'annulation à l'encontre de cette décision fixant une durée de trois ans à l'interdiction de retour sur le territoire français doivent être rejetées.
13. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède qu'il y a lieu de rejeter l'ensemble des conclusions à fin d'annulation de la présente requête.
Sur les conclusions formulées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance la partie perdante, quelque somme que ce soit au titre de ces dispositions.
DECIDE
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : La présente décision sera notifiée à M. B A et au préfet du Var.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 29 juin 2024.
Le magistrat désigné,
Signé :
F. BAILLEUX
La greffière,
Signé :
G. RICCI
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
Et par délégation,
La greffière.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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