jeudi 10 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2402028 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 3ème chambre |
Vu la procédure suivante : I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2402028 le 25 juin 2024, M. A B, représenté par Me Leardo, doit être regardé comme demandant au tribunal : 1°) d'annuler l'arrêté du 15 mai 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ; 2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il soutient que : - l'arrêté a été édicté par une autorité incompétente ; - il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; - la décision l'obligeant à quitter le territoire français méconnaît les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. ; - elle est dépourvue de base légale ; - la décision lui interdisant le retour sur le territoire français est entachée d'une erreur d'appréciation. Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés. II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2402030 le 25 juin 2024, Mme C D, épouse B, représentée par Me Leardo, doit être regardée comme demandant au tribunal : 1°) d'annuler l'arrêté du 15 mai 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ; 2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Mme B soulève les mêmes moyens que M. B dans la requête n° 2402028. Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête pour les mêmes motifs que ceux exposés sous le n° 2402028. Vu les autres pièces du dossier. Vu : - la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; - le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; - le code de justice administrative. Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience. Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience. Ont été entendus au cours de l'audience publique : - le rapport de M. Hélayel, conseiller, - les observations de Me Leardo, représentant M. et Mme B. Considérant ce qui suit : 1. M. et Mme B, de nationalité canadienne, sont entrés en France, en dernier lieu, le 22 avril 2024. Le 20 janvier 2023, ils ont sollicité la délivrance d'une carte de séjour temporaire, portant la mention " salarié ". Par deux arrêtés du 15 mai 2024, le préfet du Var a refusé de leur délivrer un titre de séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et leur a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, en les informant qu'ils font l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. 2. Les requêtes n° 2402028 et n° 2402030, présentées par M. et Mme B présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement. Sur les conclusions aux fins d'annulation :En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées : 3. En premier lieu, Mme E, directrice de cabinet du préfet du Var, a reçu, par arrêté du 12 avril 2024 régulièrement publié le même jour au recueil n° 83-2024-069 des actes administratifs de cette préfecture, délégation du préfet du Var pour signer les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de ces décisions manque en fait et doit être écarté. 4. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". 5. M. et Mme B font valoir qu'ils entretiennent des liens professionnels et familiaux forts avec la France, le père de M. B s'étant vu délivrer une carte du combattant et disposant d'un brevet de retraite et qu'ils ont un projet de construction d'une résidence hôtelière sur le territoire français. Toutefois, par la seule production d'un contrat de bail conclu le 24 octobre 2022 et résilié le 30 mars 2023, les intéressés, qui exposent avoir vécu au Canada depuis plus de vingt ans et dont les enfants résident au Maroc, ne justifient pas d'une présence particulière sur le territoire français. Dès lors, dans les circonstances de l'espèce, le préfet du Var n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit des requérants au respect de leur vie privée et familiale et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, ce moyen doit être écarté. En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français : 6. L'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour () ". 7. En premier lieu, M. B soutient qu'il est entré régulièrement sur le territoire français, le Canada faisant partie des pays dont les ressortissants sont exemptés de l'obligation de détenir un visa lors du franchissement des frontières extérieures. Toutefois, il ne ressort pas des termes de l'arrêté que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait fondée sur son maintien irrégulier sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code précité doit être écarté comme inopérant. 8. En second lieu, si M. B soutient qu'il ne se trouve dans aucun des cas dans lesquels il pouvait faire l'objet d'une mesure d'éloignement, il ressort clairement des termes de l'arrêté, comme des pièces du dossier, que sa demande de titre de séjour a été rejetée. Il entrait ainsi dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1 du code précité. Il s'ensuit que le moyen tiré du défaut de base légale ne peut qu'être écarté. En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français : 9. L'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. () ". 10. Il ressort des pièces du dossier que M. B est le gérant d'une société civile immobilière dont le siège se trouve à Toulon, au sein de laquelle il a acquis des parts dès 1993 et que Mme B en est l'associée. Si, le 11 septembre 2023, la métropole Toulon Provence Méditerranée leur a adressé une proposition pour acheter le terrain leur appartenant, des esquisses d'avant-projet ont été remises à la commune de Toulon par un architecte le 29 mai 2024, dans le cadre de leur projet de construction d'une résidence hôtelière. Dans ces conditions, en l'absence de toute menace pour l'ordre public ou de précédente mesure d'éloignement, le préfet du Var, en interdisant le retour de M. et Mme B sur le territoire français pendant une durée d'un an, a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation. 11. Il résulte de ce qui précède que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an doit être annulée. Sur les frais du litige : 12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros, au titre des frais exposés par M. et Mme B et non compris dans les dépens.D É C I D E :Article 1er : Les décisions du 15 mai 2024 du préfet du Var portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an sont annulées.Article 2 : L'Etat versera à M. et Mme B une somme de 1 200 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.Article 3 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Mme C D, épouse B et au préfet du Var. Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :M. Philippe Harang, président, M. Zouhaïr Karbal, conseiller,M. David Hélayel, conseiller. Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024. Le rapporteur,SignéD. HELAYEL Le président, Signé Ph. HARANGLa greffière,SignéA. CAILLEAUX La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.Pour expédition conforme,La greffière.2N° 2402028
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