mercredi 7 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2402387 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 23 juillet 2024, Mme A E, représentée par Me Rikabi, demande au juge des référés du tribunal :
1°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de l'arrêté du 15 mai 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;
2°) d'enjoindre au préfet du Var de réexaminer sa demande dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour d'une durée de six mois dans un délai de deux jours à compter de cette notification, sous astreinte, de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors que, devant être titulaire d'un titre de séjour conformément aux dispositions de l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle est privée de sa liberté d'aller et de venir et de son droit de mener une vie familiale normale avec son conjoint français ;
- la condition du moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué, est remplie en raison de ce que :
* il a été édicté par une autorité incompétente, à défaut pour le préfet, de justifier d'une délégation de signature ;
* il est entaché d'une erreur de droit, en méconnaissance de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle justifie de l'absence de cessation de la communauté de vie depuis le mariage, que son mari est toujours détenteur de la nationalité française et que leur mariage a effectivement été retranscrit sur les registres de l'état civil français ;
* il méconnaît son droit au respect d'une vie privée et familiale ;
* il est entaché d'une erreur de fait quant à la différence entre le nom de jeune fille sur l'acte de naissance et sur le passeport.
Par un mémoire en défense enregistré le 6 août 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens sont infondés.
Vu :
- la requête au fond enregistrée sous le n° 2401761 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal administratif de Toulon a désigné, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, Mme Martin pour statuer sur les requêtes en référé présentées en application des dispositions du livre V du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Martin, juge des référés,
- les observations de Me Rikabi, représentant Mme E, qui soutient notamment que, en opposant l'exigence d'une communauté de vie depuis six mois, l'arrêté attaqué est fondé sur les dispositions de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne sont pas opposables à l'intéressée, dont le mariage a été célébré à l'étranger,
- les observations de Mme E, qui soutient notamment avoir des difficultés d'accès aux soins en raison du retard sur l'ouverture de ses droits sociaux,
- les observations de M. C D, mari de Mme E,
- les observations de M. B D, père de M. C D,
- le préfet du Var n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application des dispositions de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / Lorsque la suspension est prononcée, il est statué sur la requête en annulation ou en réformation de la décision dans les meilleurs délais. La suspension prend fin au plus tard lorsqu'il est statué sur la requête en annulation ou en réformation de la décision ".
2. Mme A E, ressortissante palestinienne née le 4 août 2003, est entrée en France le 8 décembre 2023. Par arrêté du 15 mai 2024, le préfet du Var a rejeté sa demande de titre de séjour. Par sa requête, Mme E demande au juge des référés du tribunal, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté.
Sur l'urgence :
3. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
4. Si la demande présentée par Mme E porte sur la délivrance d'un premier titre de séjour, la requérante justifie de circonstances particulières tenant à ce que l'autorisation provisoire de séjour délivrée lors du refus, n'étant valable que 30 jours, est expirée depuis le 15 juin 2024, qu'elle est mariée à un ressortissant français, est actuellement enceinte de cinq mois et soutient, sans être contredite, avoir des difficultés d'accès aux soins en raison du défaut d'accès aux droits sociaux. Il s'ensuit que la condition tenant à l'urgence, au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, doit être regardée comme satisfaite.
Sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué :
5. En l'état de l'instruction, les moyens tirés de l'erreur de droit dans l'application de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, soulevé à l'audience, et de la méconnaissance du droit de Mme E au respect de sa vie privée et familiale, sont propres à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué.
6. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de l'arrêté du 15 mai 2024 est suspendue.
Sur l'injonction :
7. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ". Il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des seules obligations provisoires qui en découlent pour l'administration.
8. Lorsque le juge ordonne, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution d'une décision ayant rejeté une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour émanant d'un ressortissant étranger, ce dernier ne peut, en raison même de la suspension de la décision, être regardé comme se trouvant dans une situation irrégulière sur le territoire français. En conséquence, l'autorité administrative a l'obligation, aussi longtemps que la suspension ordonnée produit effet, de le munir d'une autorisation provisoire de séjour. La suspension prononcée ne l'oblige cependant pas à reconstituer rétroactivement la situation administrative du demandeur, que ce soit à la date d'intervention de la décision administrative, dont les effets ne se trouvent paralysés que provisoirement, ou même à celle de la notification qui lui est faite de la décision juridictionnelle de suspension. Indépendamment de la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour, il appartient à l'autorité administrative, au vu du ou des moyens servant de fondement à la mesure de suspension, de procéder à un nouvel examen de la situation du requérant sans attendre la décision du juge saisi au principal, en fonction de l'ensemble des circonstances de droit et de fait au jour de ce réexamen. Il en va ainsi alors même que le juge des référés n'aurait pas précisé de façon explicite les obligations découlant pour l'administration de la mesure de suspension qu'il a prescrite.
9. La présente ordonnance, eu égard à ses motifs, implique nécessairement que le préfet du Var procède à un réexamen de la situation administrative de Mme E. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de la munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais du litige :
10. En premier lieu, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat à verser une somme de 1 000 euros à Mme E au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
11. En second lieu, la présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens au sens de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, les conclusions de Mme E tendant à ce que les dépens soient mis à la charge de l'Etat doivent être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 15 mai 2024 est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de procéder à un nouvel examen de la situation administrative de Mme E dans un délai d'un mois à compter de la présente ordonnance, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours.
Article 3 : L'Etat versera à Mme E une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E et au préfet du Var.
Fait à Toulon, le 7 août 2024.
La juge des référés,
Signé
K. Martin
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière.
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