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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2402417

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2402417

mercredi 14 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2402417
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Toulon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la décision du 8 juillet 2024 par laquelle la commission de l'académie de Nice a refusé l'autorisation d'instruction dans la famille pour le fils des requérants. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas établie, la décision contestée ne privant pas l'enfant de son droit à l'instruction et les requérants ne démontrant pas le caractère préjudiciable d'une scolarisation en établissement. La requête a été rejetée sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 juillet 2024, M. E B et Mme F C, épouse B, représentés par Me Fitzjean Ó Cobhthaigh, demandent au tribunal, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 8 juillet 2024 par laquelle la présidente de la commission de l'académie de Nice a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire exercé contre la décision de refus d'autorisation d'instruction dans la famille de leur fils ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au recteur de l'académie de Nice de délivrer une autorisation provisoire d'instruire leur fils en famille, au titre l'année 2024-2025, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond, sous astreinte de 500 euros par jour de retard à compter de la notification de la présente ordonnance et, à titre subsidiaire, d'enjoindre au recteur de l'académie de Nice de réexaminer leur demande tendant à instruire en famille leur fils ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est remplie en raison :

* des délais contraints pour scolariser leur fils dès la rentrée scolaire de septembre 2024 ;

* du caractère brusque et forcé de la scolarisation qui engendrera une rupture pédagogique à l'instruction en famille de leur fils, précédemment autorisée, qui ne sera pas en mesure de répondre aux besoins de ce dernier et portera atteinte à ses intérêts supérieurs ;

* du délai supérieur à un an auquel la requête sera jugée au fond ;

- l'administration a commis une erreur de droit dès lors qu'elle s'est fondée sur des critères illégaux pour apprécier et remettre en cause l'existence d'une situation propre à l'enfant ;

- elle n'a pas tenu compte de la situation propre de leur fils, caractérisée par les contraintes professionnelles de son père qui nécessitent une instruction se réalisant à distance ;

- elle a méconnu l'article 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 2 de son premier protocole additionnel, l'article 24 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle procède d'une procédure irrégulière dès lors de l'administration n'établit pas que la commission était valablement composée et que le quorum a été atteint pour pouvoir régulièrement se prononcer.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 août 2024, la rectrice de l'académie de Nice conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas établie dès lors que :

* l'instruction en famille n'est pas une composante de la liberté d'enseignement de telle sorte que la décision attaquée ne caractérise pas une situation d'urgence ;

* la décision contestée n'a ni pour objet ni pour effet de priver leur enfant à son droit à l'instruction et il n'est pas établi que sa scolarité dans un établissement public ou privé lui serait préjudiciable ;

- les autres moyens invoqués par les requérants ne sont pas fondés ;

- la décision en litige peut également se fonder sur le motif tiré de ce que le projet éducatif proposé ne comporte pas les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu la requête au fond, enregistrée le 25 juillet 2024 sous le n° 2402411.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. D Quaglierini pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Quaglierini,

- et les observations de Me Grech substituant Me Fitzjean Ó Cobhthaigh, représentant les époux B.

Après avoir prononcé, à l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 16 mai 2024, le recteur de l'académie de Nice a rejeté la demande d'autorisation d'instruction dans la famille formulée par M. et Mme B pour leur fils A au titre de l'année scolaire 2024-2025. Par un courrier du 5 juin 2024, adressé au recteur de l'académie de Nice et à la présidente de la commission de l'académie de Nice, M. et Mme B ont exercé un recours administratif contre la décision du 16 mai 2024 précitée. Par une décision du 8 juillet 2024, la commission de l'académie de Nice a rejeté ce recours administratif préalable obligatoire et par la présente requête, les époux B demandent au tribunal de suspendre l'exécution de la décision du 8 juillet 2024 de la commission de l'académie de Créteil.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

En ce qui concerne l'urgence.

3. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

4. Il résulte de l'instruction que le jeune A a reçu une instruction dans la famille par autorisations délivrées par l'inspecteur de l'académie du Nice au titre des années scolaires 2021-2022 et 2022-2023. Les époux B soutiennent que le refus à leur demande d'instruire dans la famille leur fils les contraint à scolariser ce dernier dès à présent dans un établissement scolaire en capacité de l'accueillir dès la rentrée scolaire début septembre 2024. Ils exposent également le caractère brutal et préjudiciable que va constituer cette scolarisation en rupture avec l'instruction en famille qu'il a toujours connue et " l'hypersensibilité " de ce dernier. Dans ces circonstances, ils justifient de ce que la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate la situation de leur fils. La condition d'urgence visée à l'article L. 521-1 du code justice administrative est, dès lors, remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux.

5. En premier lieu, aux termes de l'article D. 131-11-10 du code de l'éducation : " Toute décision de refus d'autorisation d'instruction dans la famille peut être contestée dans un délai de quinze jours à compter de sa notification écrite par les personnes responsables de l'enfant auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie ". Selon l'article D. 131-11-11 du même code : " La commission est présidée par le recteur d'académie ou son représentant. Elle comprend en outre quatre membres : 1° Un inspecteur de l'éducation nationale ; 2° Un inspecteur d'académie-inspecteur pédagogique régional ; 3° Un médecin de l'éducation nationale ; 4° Un conseiller technique de service social. / Ces membres sont nommés pour deux ans par le recteur d'académie. / Des membres suppléants sont nommés dans les mêmes conditions que les membres titulaires ". Et aux termes de l'article D. 131-11-12 de ce code : " La commission siège valablement lorsque la majorité de ses membres sont présents. La commission rend sa décision à la majorité des membres présents. En cas de partage égal des voix, celle du président est prépondérante ".

6. Il résulte de l'instruction que par un arrêté du 8 mars 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n°R93-2024-076 le 27 mars 2024, la rectrice de l'académie de Nice a défini la composition de la commission chargée d'examiner les recours formés contre les décisions de refus d'autorisation d'instruction dans la famille, laquelle correspond en tous points aux exigences des dispositions précitées. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que la décision litigieuse a été prise à l'unanimité des membres de cette commission, dont la majorité était présente. En conséquence, le moyen tiré de ce que ces décisions auraient été prises par une commission irrégulièrement composée, qui n'est au demeurant assorti d'aucun élément à l'appui, ne peut qu'être écarté.

7. En deuxième lieu, la décision en litige, mentionnant les dispositions du code de l'éducation relatives notamment à l'instruction dans la famille et exposant l'absence d'existence d'une situation propre à l'enfant, comporte ainsi les circonstances de fait et droit qui la motivent.

8. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'État compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. / Les mêmes formalités doivent être accomplies dans les huit jours qui suivent tout changement de résidence. / La présente obligation s'applique à compter de la rentrée scolaire de l'année civile où l'enfant atteint l'âge de trois ans. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant:/ () 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour une durée qui ne peut excéder l'année scolaire. Elle peut être accordée pour une durée supérieure lorsqu'elle est justifiée par l'un des motifs prévus au 1°. Un décret en Conseil d'État précise les modalités de délivrance de cette autorisation. / L'autorité de l'État compétente en matière d'éducation peut convoquer l'enfant, ses responsables et, le cas échéant, les personnes chargées d'instruire l'enfant à un entretien afin d'apprécier la situation de l'enfant et de sa famille et de vérifier leur capacité à assurer l'instruction en famille. / En application de l'article L. 231-1 du code des relations entre le public et l'administration, le silence gardé pendant deux mois par l'autorité de l'État compétente en matière d'éducation sur une demande d'autorisation formulée en application du premier alinéa du présent article vaut décision d'acceptation. / La décision de refus d'autorisation fait l'objet d'un recours administratif préalable auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie, dans des conditions fixées par décret. / Le président du conseil départemental et le maire de la commune de résidence de l'enfant sont informés de la délivrance de l'autorisation () ". Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement d'enseignement public ou privé, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part dans un établissement d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.

9. En ce qui concerne plus particulièrement les dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", ces dispositions, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.

10. Il résulte de l'instruction que dans leur demande initiale du 16 mars 2024 ainsi que dans leur recours administratif préalable obligatoire du 5 juin 2024, les époux B ont sollicité le renouvellement de l'autorisation d'instruction dans la famille de leur fils A compte tenu des contraintes professionnelles de M. E B, officier de l'armée de terre affecté au camp de Canjuers, exigeant une disponibilité ayant des répercussions sur sa famille, la dérogation sollicitée permettant de poursuivre l'apprentissage de A tout en se rapprochant " de la famille éloignée géographiquement ", malgré les déplacements et les mutations de son père. Ils ont également exposé le besoin de leur fils d'être " épaulé tout spécialement pour fournir un travail de qualité ", nécessitant ainsi un enseignement " en petit comité " et favorisant un apprentissage le matin. Aussi, les époux B ont proposé un projet éducatif, se basant sur le programme d'un organisme d'enseignement privé à distance en y associant également des activités extra-scolaires et des sorties éducatives.

11. Pour refuser la dérogation sollicitée, la commission de l'académie de Nice relève, que la demande déposée par les époux B n'établit pas l'existence d'une situation propre motivant le projet éducatif et que " le projet éducatif ne diffère aucunement de ce qui est mis en place en établissement d'enseignement ". S'il ressort du projet éducatif, cité au point 10, que les époux B ont entendu justifier la situation propre de leur enfant par les contraintes professionnelles de M. E B qui pèsent sur toute la famille, ayant des incidences sur l'instruction de son fils, ainsi que la nécessité d'un apprentissage personnalisé pour A, au rythme de ce dernier, ces éléments ne sont pas de nature à justifier un projet pédagogique d'instruction en famille par dérogation au principe de l'instruction dans un établissement d'enseignement public ou privé, lequel est en mesure de prendre en compte de telles considérations générales et fréquentes chez des enfants de l'âge de A. Par ailleurs, la circonstance que des dérogations aient été accordées les années précédentes et que les résultats des évaluations réalisées soient positifs n'est pas de nature à démontrer que le projet pédagogique proposé répond à la situation propre de l'enfant.

12. Il résulte ainsi de tout ce qui précède que les moyens invoqués par les époux B ne créent pas de doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée. Il s'ensuit que leurs conclusions aux fins de suspension de l'exécution de cette dernière, leurs conclusions accessoires et leurs conclusions au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

ORDONNE :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B, à Mme C, à la rectrice de l'académie de Nice et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Fait à Toulon, le 14 août 2024.

Le juge des référés,

Signé

B. QUAGLIERINI

Le greffier,

Signé

G. GUTH

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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