lundi 28 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2402554 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 1er août 2024, M. C A, représenté par Me Lebreton, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 6 juin 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai et a prononcé une interdiction de retour d'une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet du Var de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou subsidiairement de réexaminer sa demande, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à Me Lebreton en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision de refus de titre de séjour méconnaît l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et procède d'une erreur manifeste d'appréciation car il était mineur lors de sa prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance ;
- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour méconnaissent le 3° de l'article L. 611-1 et l'article L. 612-1 du même code et procèdent d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle dès lors qu'il remplit les conditions de délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié " sur le fondement de l'article L. 435-3 de ce code.
Par un mémoire en défense enregistré le 20 septembre 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 juillet 2024 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de B.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Cros a été entendu au cours de l'audience publique du 7 octobre 2024 lors de laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant guinéen se disant né le 11 avril 2005, allègue être entré en France le 21 septembre 2021 sans justifier de cette date ni de la régularité de son entrée. Il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance (ASE) du département du Var jusqu'au 11 avril 2023, date alléguée de sa majorité, par une ordonnance de placement provisoire prise le 6 octobre 2021 par le procureur de la République près le tribunal judiciaire d'Avignon puis un jugement en assistance éducative rendu le 16 juin 2022 par le juge des enfants du même tribunal. Le 21 février 2023, il a présenté une demande d'admission exceptionnelle au séjour tendant à la délivrance d'une carte de séjour temporaire d'une durée d'un an portant la mention " travailleur temporaire " en qualité de jeune majeur auparavant pris en charge par l'ASE, sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 6 juin 2024, le préfet du Var a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai et a prononcé une interdiction de retour d'une durée d'un an. M. A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le refus de titre de séjour :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance () entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil () sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".
3. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française.
3. D'autre part, selon l'article R. 431-10 du même code : " L'étranger qui demande la délivrance () d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / () La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Selon ce dernier article : " Tout acte de l'état civil () des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française ".
4. La délivrance à un étranger d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est subordonnée au respect par l'étranger des conditions qu'il prévoit, en particulier concernant l'âge de l'intéressé, que l'administration vérifie au vu notamment des documents d'état civil produits par celui-ci. A cet égard, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.
5. Pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par M. A, le préfet du Var s'est fondé sur un unique motif tiré de ce qu'il n'est pas établi que l'intéressé était mineur lorsqu'il a été pris en charge par l'ASE.
6. M. A soutient d'abord qu'un rapport établi le 21 septembre 2021 par le service " enfants et adultes vulnérables " du département du Vaucluse a conclu qu'il était mineur à cette date, en relevant notamment que " son apparence physique correspond à celle d'un jeune homme de cet âge ". Il ajoute qu'il a été effectivement placé à l'ASE en qualité de mineur par un jugement du tribunal pour enfants de B du 16 juin 2022, lequel indique notamment que " l'examen médical réalisé par le médecin départemental confirme sa minorité ". Toutefois, la double circonstance que le requérant a été regardé comme mineur par un rapport d'évaluation des services départementaux et confié à l'ASE par jugement du juge des enfants ne privait pas le préfet du Var de la possibilité de vérifier le respect de la condition prévue à l'article L. 435-3 précité, tenant à la minorité de l'étranger lors de sa prise en charge par l'ASE, au regard des documents fournis par l'intéressé pour justifier de son état civil.
7. Ensuite, pour établir sa date de naissance au 11 avril 2005, M. A produit un jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance rendu le 4 août 2021 par un tribunal guinéen (tribunal de première instance de Dixinn statuant en matière civile), ainsi qu'un extrait du registre de l'état civil établi le 17 août suivant par un officier de l'état civil guinéen (officier de la commune de Ratoma, ville de Conakry) qui transcrit ce jugement supplétif. Toutefois, ces deux documents ont fait l'objet d'un rapport d'analyse établi le 28 juin 2022 par les services de la police aux frontières (PAF) du ministère de l'intérieur, qui indique qu'ils ne sont pas référencés dans les bases documentaires, ce qui empêche la vérification des points de contrôle, et qu'ils présentent diverses irrégularités : absence d'heure de réception de l'acte, abréviation, date en chiffres et anomalie concernant la double légalisation. Le rapport conclut à l'irrecevabilité de ces documents au titre de l'article 47 du code civil et émet un avis défavorable. M. A n'apporte aucune explication sur de telles irrégularités. Par ailleurs, il ressort des pièces produites par le préfet du Var que le requérant a produit deux exemplaires différents d'un même acte de naissance dressé le 19 janvier 2023 par un officier de l'état civil délégué de la même commune guinéenne, lesquels ont également fait l'objet de rapports défavorables de la PAF les 1er août 2023 et 19 février 2024, au motif que ces documents ne sont pas référencés et comportent des irrégularités : absence de légalisation des autorités guinéennes en Guinée, date de naissance en chiffres, absence de jugement supplétif pour déclaration tardive, impression de personnalisation non centrée et absence de l'heure de réception de l'acte. Là encore, M. A ne s'explique pas sur ces irrégularités. Dès lors, les actes d'état civil présentés par le requérant sont dépourvus de force probante.
8. Enfin, M. A produit un extrait de son passeport délivré le 7 janvier 2024 par les autorités guinéennes. Toutefois, il ne conteste pas que ce passeport a été établi sur la base des actes d'état civil précités. Ces derniers n'étant pas probants, ainsi qu'il a été dit au point précédent, ce passeport n'est pas non plus de nature à justifier de sa date de naissance.
9. Dans ces conditions, c'est à bon droit que le préfet du Var a estimé qu'il n'est pas établi que M. A ait été confié à l'ASE entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans. Ce motif suffit à justifier le refus du titre de séjour sollicité par l'intéressé sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à l'annulation de la décision de refus de titre de séjour doivent être rejetées.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et l'interdiction de retour :
11. En premier lieu, le refus de séjour n'étant pas illégal, M. A n'est pas fondé à soutenir qu'il ne pouvait, par voie de conséquence, faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ni d'une interdiction de retour.
12. En second lieu, le moyen tiré de ce que le préfet du Var aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle du requérant n'est pas assorti de précisions suffisantes pour permettre d'en apprécier le bien-fondé.
13. Il s'ensuit que les conclusions de M. A dirigées contre ces deux décisions doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
14. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par conséquent, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
15. Les dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée à ce titre par l'avocate de M. A.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Lebreton et au préfet du Var.
Délibéré après l'audience du 7 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Bernabeu, présidente,
M. Cros, premier conseiller,
M. Martin, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 octobre 2024.
Le rapporteur,
Signé
F. CROS
La présidente,
Signé
M. BERNABEU
La greffière,
Signé
G. BODIGER
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
Et par délégation,
La greffière.
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