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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2402578

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2402578

mercredi 21 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2402578
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantHOFFMANN

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Toulon, statuant en référé, a rejeté les demandes de suspension des décisions du 8 juillet 2024 par lesquelles la commission académique du rectorat de Nice a refusé l’autorisation d’instruction en famille pour les enfants E et F B. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, les requérants n’ayant pas justifié d’une atteinte grave et immédiate à leur situation malgré la proximité de la rentrée scolaire. Cette décision s’appuie sur les dispositions de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité des refus.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête n° 2402578, enregistrée le 2 août 2024, M. C et Mme D B, représentés par Me Hoffmann, demandent au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 8 juillet 2024 par laquelle la commission académique du rectorat de Nice a rejeté la demande d'autorisation d'instruction en famille de leur fils F B au titre de l'année scolaire 2024/2025, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'urgence est caractérisée dès lors que l'exécution de la décision préjudicie de manière grave et immédiate aux intérêts des enfants dont le cadre de vie est susceptible d'être bouleversé par la rentrée prochaine et qu'ils n'auront pas le temps suffisant de s'y préparer alors que la demande d'autorisation a été déposée le 15 février 2024 ;

- le doute sérieux quant à la légalité de la décision est établi dès lors qu'elle est insuffisamment motivée à l'aune des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que Mme B s'est formée et est diplômée en diverses techniques de pédagogies innovantes et adaptées, que les enfants sont épanouis, entourés de leur famille et d'amis, qu'il est important de ne pas séparer la fratrie permettant l'hétérogénéité des âges et qu'en particulier, F a besoin de pratiquer des activités sportives quotidiennes.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 août 2024, le rectorat de l'académie de Nice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la situation d'urgence n'est pas caractérisée et qu'aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Par une requête n° 2402579, enregistrée le 2 août 2024, M. C et Mme D B, représentés par Me Hoffmann, demandent au tribunal :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 8 juillet 2024 par laquelle la commission académique du rectorat de Nice a rejeté la demande d'autorisation d'instruction en famille de leur fils E B au titre de l'année scolaire 2024/2025, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'urgence est caractérisée dès lors que l'exécution de la décision préjudicie de manière grave et immédiate aux intérêts des enfants dont le cadre de vie est susceptible d'être bouleversé par la rentrée prochaine et qu'ils n'auront pas le temps suffisant de s'y préparer alors que la demande d'autorisation a été déposée le 15 février 2024 ;

- le doute sérieux quant à la légalité de la décision est établi dès lors qu'elle est insuffisamment motivée à l'aune des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation à l'aune de l'article dès lors que Mme B s'est formée et est diplômée en diverses techniques de pédagogies innovantes et adaptées et justifie d'un projet éducatif complet et adapté, que les enfants sont épanouis, entourés de leur famille et d'amis, qu'il est important de ne pas séparer la fratrie permettant l'hétérogénéité des âges et, qu'en particulier, E révèle une fatigabilité notamment visuelle, a besoin d'activités sportives quotidiennes, d'aménagements et d'un accompagnement notamment orthophonique.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 août 2024, le rectorat de l'académie de Nice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la situation d'urgence n'est pas caractérisée et qu'aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- les requêtes enregistrées le 2 août 2024 sous les numéros 2402588 et 2402589 par lesquelles M. et Mme B demande l'annulation des décisions attaquées.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme A pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont étés entendus au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Pouply, greffière d'audience :

- le rapport de Mme A,

- les observations de Me Brisou représentant les requérants, relatives notamment à l'insuffisance de la motivation stéréotypée des décisions et à l'impossibilité pour les parents de financer une école pratiquant la méthode Montessori pour leurs enfants ;

- le rectorat n'étant ni présent ni représenté.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un courrier du 15 février 2024, M. et Mme B ont formé une demande d'instruction en famille pour leurs fils E et F, âgés respectivement de 7 et 5 ans. Par deux décisions du 10 juin 2024, la direction des services départementaux de l'éducation nationale (DSDEN) du Var a refusé de délivrer ladite autorisation pour les deux enfants. Le 8 juillet 2024, le rectorat de l'académie de Nice a rejeté les deux recours préalables obligatoires formés le 21 juin 2024 par les époux B. Par leurs requêtes n° 2402578 et 2402579, les requérants demandent la suspension de l'exécution de des deux décisions du 8 juillet 2024.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2502678 et 2502679 présentées par M. et Mme B présentent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin de suspension :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne l'urgence :

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

5. Il résulte de l'instruction, ainsi que le soutiennent les requérants, que F et E sont d'ores et déjà en instruction en famille depuis, respectivement, deux et cinq ans. Ainsi, la rupture dans la pédagogie et susceptible, sans préparation eu égard à la proximité de la rentrée scolaire, de bouleverser l'équilibre et le cade de vie des enfants et de la famille. Nonobstant la circonstance, alléguée en défense, que l'exécution de la décision litigieuse n'aurait pas pour conséquence de priver l'élève de son légitime droit à l'instruction ni de la poursuite de sa scolarisation en général, il doit néanmoins être considéré, eu égard aux effets de la décision contestée et à la circonstance que la décision juridictionnelle au fond serait dépourvue d'effectivité si elle intervenait au-delà de la présente année scolaire, que la condition d'urgence doit, dans ces circonstances, être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

6. Aux termes de l'article L. 131-5 du code de l'éducation : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. () / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : () 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour une durée qui ne peut excéder l'année scolaire. (). / La décision de refus d'autorisation fait l'objet d'un recours administratif préalable auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie, dans des conditions fixées par décret. () ".

7. Il résulte de ces dispositions que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.

8. En l'espèce, l'autorité administrative a refusé de faire droit à la demande d'autorisation pour F, au motif que les éléments ne permettaient pas d'établir une situation propre à l'enfant. L'intérêt pour l'enfant de poursuivre l'instruction en famille n'était pas démontré. Le projet pédagogique proposé ne diffèrerait aucunement de ce qui est proposé en établissement d'enseignement. S'agissant de E, l'inspecteur de l'éducation nationale a donné un avis défavorable compte-tenu de ses difficultés d'apprentissage et l'autorité administrative s'est opposée au motif que l'école communale pourrait proposer des aménagements permettant de réguler son stress.

9. Cependant, il résulte de l'instruction que F et E sont deux enfants présentant des difficultés de concentration, nécessitant, d'une part, une organisation du temps de travail particulière, adaptable et ménageant des temps importants d'activité sportive chaque jour, deux heures environ, et d'autre part, un cadre de travail particulier préservant notamment le calme par la présence de la nature et l'écoute de musique classique. Il en résulte également que le choix des parents d'une pédagogie résolument Montessori, complétée par les enseignements de Céline Alvarez, permet, par une instruction individualisée, à la différence de l'enseignement public, collectif, de répondre à ces situations propres en s'adaptant aux rythme et besoins de l'enfant et de bénéficier de l'émulation d'une instruction en famille. En particulier, le bilan orthophonique établi en avril 2024 pour l'aîné E révèle une probable dyslexie et préconise la poursuite de l'instruction en famille permettant le développement de support adapté à sa progression. En outre, il résulte des projets éducatifs établis aux fins des demandes d'autorisation que les parents ont exposé la démarche, la méthode, les moyens mis en œuvre ainsi que l'organisation du temps de chacun des enfants. Ainsi, l'organisation choisie permet de concilier l'apprentissage des attendus de chaque cycle, y compris l'apprentissage des valeurs citoyennes, avec les besoins propres et les personnalités de leurs deux enfants. Enfin, il résulte de l'instruction, notamment des contrôles pédagogiques des années précédentes, des avis favorables de l'inspecteur de l'éducation nationale les années précédentes pour chacun des enfants ainsi que des différentes attestations de famille et d'amis versées à l'instance, que le projet éducatif mis en place par les époux B permet d'assurer l'instruction et l'épanouissement de leurs enfants. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir que les décisions attaquées sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation à l'aune des dispositions des articles L. 131-5 et R. 131-11-5 précités.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen soulevé, que les deux conditions exigées à l'articles L. 521-1 du code de justice administrative sont réunies. Par suite, M. et Mme B sont fondés à demander la suspension de l'exécution des deux décisions de la commission académique du rectorat de Nice en date du 8 juillet 2024.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard au motif de suspension retenu, il y a lieu d'enjoindre au recteur de l'académie de Nice de délivrer à M. et Mme B une autorisation provisoire d'instruction en famille de leurs fils F et E pour l'année scolaire 2024-2025, jusqu'à ce qu'il soit statué sur le fond des litiges, dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais d'instance :

12. En application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser aux époux B au titre des frais liés aux litiges.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution des décisions de la commission de l'académie de Nice en date du 8 juillet 2024 est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond.

Article 2 : Il est enjoint au recteur de l'académie de Nice de délivrer à M. et Mme B, à titre provisoire et dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance, l'autorisation d'instruction en famille de leurs fils F et E pour l'année scolaire 2024-2025.

Article 3 : L'Etat versera à M. et Mme B la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C et Mme D B et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera adressé au recteur de l'académie de Nice.

Fait à Toulon le 21 août 2024.

La juge des référés,

signé

H. A

La république mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2-2402579

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