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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2402591

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2402591

lundi 28 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2402591
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Toulon a annulé l'arrêté du 3 juillet 2024 par lequel le préfet du Var refusait un titre de séjour à M. B, ressortissant tunisien pris en charge par l'aide sociale à l'enfance, et l'obligeait à quitter le territoire. Le tribunal a jugé que le préfet avait commis une erreur d'appréciation en estimant que la présence de M. B constituait une menace pour l'ordre public, au sens des articles L. 412-5 et L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans établir de faits précis et personnels justifiant cette qualification. En conséquence, l'arrêté a été annulé, et il a été enjoint au préfet de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" dans un délai de deux mois.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 août 2024, M. A B, représenté par Me Mothere, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 juillet 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;

2°) d'enjoindre au préfet du Var, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour ou, subsidiairement, de réexaminer sa demande et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour pendant cet examen, dans un délai, respectivement, de quinze jours ou d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à Me Mothere en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la légalité externe :

- le signataire de l'arrêté attaqué était incompétent ;

En ce qui concerne la légalité interne :

- le préfet du Var a commis une erreur de droit en se bornant à fonder son refus sur une prétendue menace pour l'ordre public, sans examiner les critères énumérés à l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet du Var a commis une erreur d'appréciation en estimant que sa présence en France constituait une menace pour l'ordre public ;

- il a droit à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 précité, dont il réunit les conditions ;

- le refus de titre de séjour porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 septembre 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 octobre 2024 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Toulon.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié en matière de séjour et de travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de la justice pénale des mineurs ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 7 octobre 2024 :

- le rapport de M. Cros ;

- et les observations de Me Mothere pour M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 8 septembre 2005, soutient être entré en France en 2019 sans justifier de cette date ni de la régularité de son entrée. Il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance (ASE) du département du Var par une ordonnance de placement provisoire de mineur non accompagné prise le 22 décembre 2020 par le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Toulon, puis, un jugement et une ordonnance en assistance éducative rendus les 25 juin 2021 et 17 juillet 2023 par le juge des enfants du même tribunal. Par une décision du 8 septembre 2023, le président du conseil départemental du Var l'a admis dans le service de l'ASE en qualité de majeur âgé de moins de 21 ans. Cette prise en charge s'est poursuivie sous la forme d'un contrat d'accompagnement à l'autonomie conclu le 12 mars 2024 avec le département du Var avec effet au 9 avril suivant pour une durée de 3 mois. Entre-temps, M. B a déposé le 12 septembre 2023 une première demande de titre de séjour tendant à la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 3 juillet 2024, le préfet du Var a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité et assorti son refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai. M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance () de la carte de séjour temporaire () ". Selon l'article L. 432-1 du même code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire () peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ".

3. Lorsque l'administration oppose à un ressortissant étranger un motif lié à la menace à l'ordre public pour refuser de faire droit à sa demande de titre de séjour, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision. La menace pour l'ordre public s'apprécie au regard de l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant le comportement personnel de l'étranger en cause. Il n'est donc ni nécessaire, ni suffisant que le demandeur ait fait l'objet de condamnations pénales. L'existence de celles-ci constitue cependant un élément d'appréciation au même titre que d'autres éléments tels que la nature, l'ancienneté ou la gravité des faits reprochés à la personne ou encore son comportement habituel.

4. L'arrêté attaqué retient que la présence de M. B en France constitue une menace pour l'ordre public au motif qu'il s'est fait défavorablement connaître auprès des services de police et de gendarmerie entre 2021 et 2024 pour être l'auteur des cinq infractions suivantes : détention et offre ou cession non autorisées de stupéfiants le 3 septembre 2021, fourniture d'identité imaginaire pouvant provoquer des mentions erronées au casier judiciaire et détention non autorisée de stupéfiants le 8 octobre 2022, vol à l'étalage le 7 juin 2023, détention et offre ou cession non autorisée de stupéfiants le 14 juin 2023 et, enfin, usage illicite de stupéfiants le 13 février 2024.

5. Il ressort des pièces du dossier que les deux seuls faits pour lesquels M. B a été pénalement condamné sont, d'une part, ceux d'offre ou cession non autorisée de stupéfiants commis le 3 septembre 2021 et, d'autre part, ceux de détention non autorisée de stupéfiants, et non d'offre ou cession contrairement à ce qu'indique l'arrêté attaqué, commis le 14 juin 2023, faits commis lorsque le requérant était mineur et pour lesquels le juge judiciaire des enfants au tribunal judiciaire de Toulon lui a notifié les 17 juin 2022 et 19 septembre 2023 deux mesures éducatives judiciaires, lesquelles sont des sanctions mais pas des peines aux termes des articles L. 111-1 et L. 111-3 du code de la justice pénale des mineurs. En revanche, en l'état du dossier soumis au tribunal, non seulement les autres faits délictueux sur lesquels se fonde l'arrêté attaqué n'ont pas donné lieu à une condamnation ni même à des poursuites pénales, mais la matérialité même de ces faits n'est établie par aucun élément, le préfet du Var s'abstenant de produire tout commencement de preuve tel qu'un rapport de police ou un extrait du fichier du traitement d'antécédents judiciaires, alors que l'intéressé conteste notamment les faits de vol à l'étalage qui lui sont reprochés. Dès lors, les quatre délits retenus dans l'arrêté attaqué portant respectivement sur la fourniture d'identité imaginaire pouvant provoquer des mentions erronées au casier judiciaire et la détention non autorisée de stupéfiants le 8 octobre 2022, sur un vol à l'étalage le 7 juin 2023, sur l'offre ou la cession non autorisée de stupéfiants le 14 juin 2023 et sur l'usage illicite de stupéfiants le 13 février 2024 ne peuvent pas être retenus à l'encontre de l'intéressé. Il en résulte que les deux seuls faits délictueux à prendre en compte sont ceux d'offre ou cession non autorisée de stupéfiants commis le 3 septembre 2021 et de détention non autorisée de stupéfiants commis le 14 juin 2023, soit environ, respectivement, trois ans et un an avant la date de l'arrêté attaqué. Dans ces conditions, le préfet du Var a commis une erreur d'appréciation en estimant que la présence de M. B en France constitue une menace pour l'ordre public au sens des dispositions précitées de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en dépit de l'avis défavorable émis le 18 juin 2024 par la commission du titre de séjour, au demeurant non produit par le préfet.

6. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté attaqué doit être annulé, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. Compte tenu de son motif, l'annulation prononcée par le présent jugement implique nécessairement mais seulement qu'il soit enjoint au préfet du Var de réexaminer la demande de titre de séjour présentée par M. B, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. M. B ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle le 7 octobre 2024, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Mothere sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 3 juillet 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de procéder à une nouvelle instruction de la demande de titre de séjour présentée par M. B, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Mothere, avocate de M. B, la somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Mothere renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Mothere et au préfet du Var.

Copie en sera adressée au procureur de la République près du tribunal judicaire de Toulon, en application des dispositions de l'article R. 751-10 du code de justice administrative.

Délibéré après l'audience du 7 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bernabeu, présidente,

M. Cros, premier conseiller,

M. Martin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 octobre 2024.

Le rapporteur,

Signé

F. CROS

La présidente,

Signé

M. BERNABEU

La greffière,

Signé

G. BODIGER

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Et par délégation,

La greffière.

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