lundi 9 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2402795 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Juge des référés |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 28 août 2024, M. E A, représenté par Me Lagardère, demande à la présidente du tribunal administratif :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 23 août 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a transféré aux autorités autrichiennes ;
3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour (APS).
Il soutient que la décision attaquée :
- est signée par une autorité incompétente dès lors qu'elle aurait dû être signée par le préfet des Bouches-du-Rhône ;
- méconnaît l'article 4 du règlement Dublin III dès lors qu'il ne s'est pas vu remettre les deux brochures d'information dans une langue qu'il comprend ;
- méconnaît l'article 5 du règlement Dublin III dès lors que le compte-rendu d'entretien ne permet pas d'identifier l'agent ayant mené l'entretien ;
- méconnaît l'article 8 de la CEDH dès lors que sa sœur, son beau-frère et leurs enfants résident en France, ainsi qu'un autre beau-frère ;
- méconnaît l'article 18, paragraphe 1, point b) du règlement Dublin III dès lors qu'il appartiendra au préfet des Bouches-du-Rhône de justifier du respect de la procédure de reprise en charge.
Par un mémoire en défense enregistré le 30 août 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales (CEDH) ;
- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 15 avril 2021, C-194/19 ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride (règlement Dublin III)
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- la décision du Conseil d'État statuant au contentieux du 19 janvier 2024, n° 472681 ;
- le décret n° 2024-799 du 2 juillet 2024 pris pour l'application du titre VII de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration, relatif à la simplification des règles du contentieux, notamment son article 9, paragraphe III ;
- le code de justice administrative (CJA).
La présidente du tribunal a désigné M. D en application de l'article L. 922-2, alinéa 1er, du CESEDA.
L'affaire a été appelée à l'audience publique du 5 septembre 2023 à 15h30. Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. E A, né le 26 septembre 1991, est ressortissant afghan. Il a présenté une demande de protection internationale à la France le 23 juillet 2024. Après l'accord des autorités autrichiennes à la demande de reprise en charge que le préfet des Bouches-du-Rhône leur avait présentée, le préfet a, par un arrêté du 23 août 2024, décidé de transférer le demandeur aux autorités autrichiennes qu'il a estimé responsables de l'examen de la demande de protection internationale de l'intéressé.
Sur la demande d'aide juridictionnelle :
2. Il ne résulte pas de l'instruction que M. A ne résiderait pas habituellement en France au sens de l'article 3, alinéa 2, de la loi du 10 juillet 1991. Eu égard à l'urgence, il y a lieu de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale en application de l'article 20, alinéa 1er, de la loi.
Sur le surplus des conclusions de la requête :
En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement 604/2013
S'agissant du cadre juridique du litige :
3. Le considérant 18 du règlement Dublin III énonce : " Un entretien individuel avec le demandeur devrait être organisé pour faciliter la détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale. Dès que la demande de protection internationale est introduite, le demandeur devrait être informé de l'application du présent règlement ainsi que de la possibilité, lors de l'entretien, de fournir des informations sur la présence de membres de sa famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres afin de faciliter la procédure de détermination de l'État membre responsable. ". Le considérant 19 du même règlement énonce : " Afin de garantir une protection efficace des droits des personnes concernées, il y a lieu d'instaurer des garanties juridiques et le droit à un recours effectif à l'égard de décisions de transfert vers l'État membre responsable conformément, notamment, à l'article 47 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Afin de garantir le respect du droit international, un recours effectif contre de telles décisions devrait porter à la fois sur l'examen de l'application du présent règlement et sur l'examen de la situation en fait et en droit dans l'État membre vers lequel le demandeur est transféré. ". Le considérant 39 du règlement énonce : " Le présent règlement respecte les droits fondamentaux et observe les principes qui sont reconnus, notamment, par la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. En particulier, il vise à assurer le plein respect du droit d'asile garanti par l'article 18 de la charte ainsi que des droits reconnus par ses articles 1er, 4, 7, 24 et 47. Le présent règlement devrait donc être appliqué en conséquence. ".
4. L'article 4 du règlement Dublin III, relatif au droit à l'information, prévoit : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : () c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. () ".
5. L'article 5 du même règlement, relatif à l'entretien individuel, prévoit : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / 2. L'entretien individuel peut ne pas avoir lieu lorsque : / a) le demandeur a pris la fuite ; ou / b) après avoir reçu les informations visées à l'article 4, le demandeur a déjà fourni par d'autres moyens les informations pertinentes pour déterminer l'État membre responsable. L'État membre qui se dispense de mener cet entretien donne au demandeur la possibilité de fournir toutes les autres informations pertinentes pour déterminer correctement l'État membre responsable avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ".
6. Il résulte de l'article 5, paragraphe 5, du règlement Dublin III, lu à la lumière des considérants 18, 19 et 39 du même règlement et de l'article 47 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, que si l'exigence de qualification de l'agent qui mène l'entretien personnel avec le demandeur d'une protection internationale en vue de déterminer l'État membre responsable de l'examen de sa demande ne saurait imposer que cet agent ait la qualité de juriste ni que son identité soit révélée, elle implique néanmoins, au regard de l'objet de l'entretien, qu'il dispose d'une qualification particulière pour donner un effet utile à cet entretien. Il appartient au juge, saisi de moyens en ce sens, de contrôler l'existence et la pertinence de cette qualification. À cet égard, la seule existence d'un lien de subordination entre l'agent qui mène l'entretien personnel et l'autorité chargée de la détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale, ne constitue pas un élément suffisant pour qualifier l'agent en vertu du droit national au sens du règlement Dublin III.
S'agissant du litige :
Quant au vice de procédure
7. Il ne résulte pas de l'instruction, en particulier du résumé d'entretien qui comporte seulement un tampon " Préfecture des Alpes-Maritimes - Service des étrangers - Nice " et une signature qui ne semble pas être celle de l'agent, et alors même que le préfet des Bouches-du-Rhône fait valoir que l'entretien individuel avec M. A du 23 juillet 2024 a été mené par " un agent notificateur qualifié au sens du droit national ", que l'agent qui a mené cet entretien aurait disposé d'une qualification lui conférant une compétence particulière à cette fin. La procédure de détermination de l'État membre responsable de l'examen de la demande de protection internationale de l'intéressé est dès lors entachée d'un vice de procédure.
Quant aux conséquences contentieuses du vice de procédure :
8. Dans la mesure où cette irrégularité concerne l'application du droit de l'Union européenne, auquel il convient de donner primauté, il ne peut être apprécié en application d'une jurisprudence nationale, qui n'est pas plus favorable pour le requérant, si ce vice de procédure a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou s'il a privé l'intéressé d'une garantie.
9. Il y a néanmoins lieu d'apprécier, en application du droit de l'Union européenne, les conséquences de l'absence de qualification de l'agent qui a mené l'entretien personnel sur la légalité de la décision de transfert (voir par analogie, s'agissant de la violation de l'obligation de donner au demandeur d'une protection internationale la possibilité d'avoir un entretien personnel avant l'adoption d'une décision d'irrecevabilité : arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 16 juillet 2020, C- 517/17, points 56 et suivants).
10. Il résulte de l'instruction, d'une part, que M. A a été en mesure lors de l'entretien individuel de fournir des informations pertinentes pour la détermination de l'État membre responsable de l'examen de sa demande de protection internationale, notamment sur la présence de membres de sa famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres de l'Union européenne et, d'autre part, que l'intéressé a déclaré comprendre les informations qui lui ont été fournies par écrit en langue pachto, qu'il a déclarée comprendre, conformément à l'article 4 du règlement Dublin III. Dans les circonstances de l'espèce, l'absence de qualification de l'agent qui a mené l'entretien personnel avec l'intéressé doit donc être regardée comme étant sans incidence sur la légalité de la décision de transfert.
11. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement Dublin III doit ainsi être écarté.
En ce qui concerne les autres moyens :
12. En premier lieu, la décision attaquée a été signée, pour le préfet et par délégation, par M. B C, adjoint au chef de bureau de l'éloignement, du contentieux et de l'asile (BECA) à la direction des migrations, de l'intégration et des nationalités (DMIN) à la préfecture des Bouches-du-Rhône. Si M. A soutient que la décision attaquée devait être signée par le préfet des Bouches-du-Rhône, il ne soutient pas ni même n'allègue que le signataire n'aurait pas disposé d'une délégation de signature pour prendre cette décision. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée doit donc être écarté.
13. En deuxième lieu, M. A ne contredit pas sérieusement que les informations visées à l'article 4, paragraphe 1, du règlement 604/2013 lui ont été données par écrit en langue pachto, et qu'il comprend cette langue. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement Dublin III doit donc être écarté.
14. En troisième lieu, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaît l'article 18, paragraphe 1, point b), du règlement Dublin III dès lors qu'il appartiendra au préfet des Bouches-du-Rhône de justifier du respect de la procédure de reprise en charge, n'est pas assorti des précisions pour permettre au juge d'en apprécier le bien-fondé.
15. En dernier lieu, M. A est entré en France le 17 juillet 2024. Il est célibataire et sans charge de famille. Les personnes dont il fait valoir la présence sur le territoire français devant le tribunal ne constituent ni des " membres de la famille " ni des " proches " au sens du règlement 604/2013. Dans ces conditions, la décision attaquée ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la CEDH doit donc être écarté.
16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de M. A à fin d'annulation de la décision attaquée doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.
DECIDE :
Article 1er : M. A est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et au préfet des Bouches-du-Rhône.
Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 septembre 2024.
Le magistrat délégué,
Signé
A. D La greffière,
Signé
L. APARICIO La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
Et par délégation,
La greffière.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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