jeudi 5 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2402841 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés le 1er septembre et 18 novembre 2024, M. B A, représenté par Me Macone, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 22 juillet 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet du Var de lui délivrer une carte de séjour temporaire d'un an portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et ce sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat de 1 300 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que le préfet du Var n'a pas examiné sa demande de titre de séjour au regard des dispositions de l'article 42 de l'accord franco-sénégalais du 23 septembre 2006 ;
- la décision est entachée d'erreur de fait dès lors qu'il est établi qu'il justifie d'une présence en France depuis plus de cinq ans et qu'il travaille depuis le mois de septembre 2021 ;
- la décision méconnait également les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
Par un mémoire en défense, enregistré au greffe le 31 octobre 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;
- l'accord du 23 septembre 2006 entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République du Sénégal relatif à la gestion concertée des flux migratoires et l'avenant à cet accord signé le 25 février 2008 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Karbal, rapporteur,
- les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public,
- et les observations de Me Macone.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, ressortissant sénégalais né le 19 juillet 1983, est entré en France le 8 janvier 2015 sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa de court séjour. Le 13 avril 2022, M. A a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié. Par un arrêté du 22 juillet 2024, le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.
En ce qui concerne le refus de séjour :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". En outre, selon les dispositions de l'article L. 732-1 du même code, " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".
3. En l'espèce, l'arrêté contesté vise notamment les articles L. 432-1-1 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il indique également que le requérant a obtenu des contrats de travail à l'appui d'une fausse carte d'identité italienne, que ces faits d'usage de faux document administratif l'exposent à l'une des condamnations prévues aux articles 441-1 et 411-2 du code pénal. L'arrêté contesté comporte ainsi l'énoncé suffisant des considérations de droit et de fait qui fondent la décision portant refus de titre de séjour et révèle en outre que le préfet a procédé à un examen complet de la situation personnelle de l'intéressé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen doivent être écartés.
4. En second lieu, s'appliquent aux ressortissants sénégalais les stipulations de la convention du 1er août 1995 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Sénégal relative à la circulation et au séjour des personnes ainsi que celles de l'accord du 23 septembre 2006 relatif à la gestion concertée des flux migratoires, telles que modifiées par un avenant signé le 25 février 2008. Aux termes de l'article 6 de la convention du 1er août 1995 : " Les ressortissants de chacun des Etats contractants désireux d'exercer sur le territoire de l'autre Etat une activité professionnelle () doivent être munis du visa de long séjour prévu à l'article 4 () " Aux termes de l'article 321 de l'accord franco-sénégalais : " La carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", d'une durée de douze mois renouvelable, ou celle portant la mention "travailleur temporaire" sont délivrées, sans que soit prise en compte la situation de l'emploi, au ressortissant sénégalais titulaire d'un contrat de travail visé par l'Autorité française compétente, pour exercer une activité salariée dans l'un des métiers énumérés à l'annexe IV. () ".
5. D'une part, les stipulations du paragraphe 42 de l'accord franco-sénégalais susvisé, renvoyant à la législation française en matière d'admission exceptionnelle au séjour des ressortissants sénégalais en situation irrégulière, rendent applicables à ces ressortissants les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le préfet, saisi d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour par un ressortissant sénégalais en situation irrégulière, est conduit, par l'effet de l'accord du 23 septembre 2006 modifié, à faire application des dispositions de l'article L. 435-1 de ce code.
6. D'autre part, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", " travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". En présence d'une demande de régularisation présentée sur ce fondement par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ".
7. Enfin, aux termes de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La délivrance ou le renouvellement d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être refusé à tout étranger : () 2° Ayant commis les faits qui l'exposent à l'une des condamnations prévues aux articles 441-1 et 441-2 du code pénal ; () ". Aux termes de l'article 441-2 du code pénal : " Le faux commis dans un document délivré par une administration publique aux fins de constater un droit, une identité ou une qualité ou d'accorder une autorisation est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende. L'usage du faux mentionné à l'alinéa précédent est puni des mêmes peines. () ".
8. Pour refuser de délivrer le titre de séjour sollicité par M. A, le préfet du Var s'est fondé sur le motif tiré de ce que l'intéressé a obtenu des contrats de travail à l'appui d'une fausse carte nationale d'identité en se prévalant d'une nationalité italienne. Il ressort des pièces du dossier que, dans le cadre d'une procédure judiciaire pour usage de faux document administratif constatant un droit, une identité ou une qualité ou accordant une autorisation, le requérant a été entendu par les services de la police aux frontières et, au cours de l'audition, il a reconnu avoir acheté la fausse carte d'identité italienne et l'avoir utilisée pour obtenir son certificat de qualification professionnelle et l'avoir présentée lors de son embauche pour lui permettre de travailler en tant qu'agent de sécurité. Ces déclarations suffisent à établir l'intention frauduleuse du requérant. Ainsi, c'est sans commettre d'erreur de droit, que le préfet du Var a pu légalement prendre en compte ces faits, qu'il a au demeurant signalé au procureur de la République, pour refuser de lui délivrer le titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
9. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; (). ".
10. En premier lieu, le premier alinéa de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. ".
11. D'une part, M. A ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article
L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration à l'appui du moyen tiré du défaut de motivation de la décision litigieuse dès lors que la motivation des obligations de quitter le territoire français est explicitement prévue au premier alinéa de l'article L. 613-1 précité.
12. D'autre part, la décision querellée du 22 juillet 2024 du préfet du Var mentionne de façon suffisamment précise les motifs de droit et de fait qui en constituent le fondement et notamment cite la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne des éléments de la situation personnelle de M. A et indique que la décision prise ne contrevient pas aux stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En outre, il ne ressort ni des termes de cet arrêté, ni des autres pièces versées au dossier, que le préfet du Var n'aurait pas procédé, compte tenu des informations en sa possession à la date de sa décision, à un examen particulier de la situation personnelle de l'intéressé. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de la décision en litige et du défaut d'examen de sa situation personnelle doivent être écartés comme manquant en fait.
13. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
14. M. A est entré en France en 2015 à l'âge de 32 ans. Il ne dispose d'aucune attache particulière sur le territoire français. Par ailleurs, il est constant qu'il dispose de liens familiaux dans son pays d'origine. Dans ces circonstances, M. A n'est pas fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français qui lui a été opposée porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Cette dernière n'est donc pas contraire aux stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour ces mêmes raisons, elle n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour pour une durée d'un an :
15. L'article L. 612-8 du CESEDA prévoit : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". L'article L. 612-10 du même code prévoit : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ". L'article L. 613-2 du code prévoit : " () les décisions d'interdiction de retour prévues [à l'article L. 612-8] sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ". L'article L. 211-5 du CRPA, applicable aux IRTF en l'absence de dispositions spéciales applicables aux modalités de motivation des IRTF au sens de l'article L. 100-1, alinéa 1er, du CRPA, prévoit que la motivation " doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".
16. Dans sa décision du 17 avril 2015, le Conseil d'État statuant au contentieux a jugé : " () il ressort des termes mêmes de [celles de] ces dispositions [anciennement codifiées à l'article L. 511-1, paragraphe III du CESEDA] que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux ; que la décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs ; que si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère ; " (décision n° 372195, point 2).
17. M. A n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7 du CESEDA pour laquelle le préfet du Var aurait été tenu de prononcer une IRTF. Il ressort de l'arrêté attaqué que, pour décider d'assortir l'OQTF d'une IRTF d'une durée d'un an, le préfet du Var s'est borné à indiquer : " Considérant que, compte tenu des circonstances propres au cas d'espèce, la durée de l'interdiction de retour d'un an ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au regard de sa vie privée et familiale, au sens de l'article L. 612-8 du code susvisé ; ". Une telle motivation n'atteste de la prise en compte d'aucun des quatre critères énumérés par la loi tant dans le principe que dans la durée de l'IRTF. Cette décision, qui est une décision distincte de l'OQTF, ne peut donc être regardée comme comportant l'énoncé des considérations de fait qui en constituent le fondement au sens de l'article L. 211-5 du CRPA. L'IRTF est ainsi entachée d'un vice de forme (voir en ce sens, jugement du tribunal administratif de Toulon du 12 février 2024, n° 2303786, point 13).
18. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 22 juillet 2024 en tant qu'il a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
19. La seule annulation par le présent jugement de la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français n'implique pas qu'il soit enjoint au préfet de délivrer à M. A un titre de séjour, ni le réexamen de sa situation. Par suite, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte du requérant doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
20. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. A présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 22 juillet 2024 du préfet du Var est annulé en tant qu'il prononce à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Var.
Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Philippe Harang, président,
M. Zouhaïr Karbal, conseiller,
Mme Mathilde Montalieu, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.
Le rapporteur,
Signé
Z. KARBAL
Le président,
Signé
Ph. HARANG
La greffière,
Signé
F. POUPLY
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
Et par délégation,
La greffière.
N°2402841
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