Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 15 août 2025, Mme A... B... épouse D..., représentée par Me Balestri, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 18 juillet 2025 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un certificat de résidence algérien, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d’enjoindre au préfet du Var de lui délivrer une carte de séjour temporaire avec mention dans un délai de deux mois et sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de l’expiration de ce délai ;
3°) d’enjoindre au préfet du Var de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours ;
4°) d’enjoindre au préfet du Var de mettre fin à son signalement dans le système d’information Schengen dans un délai de huit jours ;
5°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il est soutenu que :
- l’arrêté attaqué a été pris par une personne incompétente en l’absence de délégation de signature ;
- en ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- la décision est entachée d’un défaut d’examen de sa situation personnelle ;
- la décision méconnaît l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en l’absence de saisine de la commission du titre de séjour ;
- la décision est entachée d’une erreur d’appréciation ;
- la décision méconnaît les dispositions du 7° de l’article L. 313-11 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et porte une atteinte excessive à son droit au respect de la vie privée et familiale garanti par l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- en ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- la décision est entachée d’une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences sur la situation personnelle de l'intéressée ;
- la décision méconnaît les dispositions du 7° de l’article L. 313-11 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et porte une atteinte excessive à son droit au respect de la vie privée et familiale garanti par l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire enregistré le 21 novembre 2025, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l’emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles ;
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Le rapport de M. Riffard a été entendu au cours de l’audience publique du 1er décembre 2025 lors de laquelle les parties n’étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B... épouse D..., née le 25 mars 1962, est entrée en France le 4 mars 1968 alors qu’elle était mineure et a obtenu un certificat de résidence algérien délivré par le préfet de la Haute-Garonne et valable du 25 juin 1986 au 24 juin 1996. Elle s’est mariée le 6 août 1988 avec un ressortissant français, M. C... D..., avec lequel elle a eu quatre enfants, puis le 30 octobre 2024, elle a déposé une demande de certificat de résidence algérien portant la mention « vie privée et familiale ». Par un arrêté du 18 juillet 2025, le préfet du Var a refusé de lui délivrer un certificat de résidence algérien, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Mme B... épouse D... demande principalement au tribunal d’annuler cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
2. En premier lieu et d’une part, aux termes de l’article 6 de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968, modifié : « (…) Le certificat de résidence d’un an portant la mention « vie privée et familiale » est délivré de plein droit : (…) 2) au ressortissant algérien, marié avec un ressortissant de nationalité française, à condition que son entrée sur le territoire français ait été régulière, (…) ». Aux termes de l’article 9 de cet accord : « (…) les ressortissants algériens venant en France pour un séjour inférieur à trois mois doivent présenter un passeport en cours de validité muni d’un visa délivré par les autorités françaises ». Il résulte de ces stipulations que la délivrance d’un certificat de résidence d’un an à un ressortissant algérien en qualité de conjoint d’un ressortissant français est subordonnée à la justification d’une entrée régulière sur le territoire français.
3. D’autre part, aux termes de l’article L. 431-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Les conditions dans lesquelles les demandes de titres de séjour sont déposées auprès de l'autorité administrative compétente sont fixées par voie réglementaire. ». Aux termes de l’article R. 431-10 de ce même code : « L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; (…) / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents. (…) ». Aux termes de l’article R. 431-11 de ce code : « L'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code ». L’annexe 10 à ce code prévoit que, dans tous les cas, l’étranger qui demande la délivrance d’un titre de séjour doit fournir un « justificatif de nationalité : passeport (pages relatives à l'état civil, aux dates de validité, aux cachets d'entrée et aux visas) ou, à défaut, autres justificatifs dont au moins un revêtu d'une photographie permettant d'identifier le demandeur (attestation consulaire, carte d'identité, carte consulaire, certificat de nationalité, etc.) ».
4. Enfin, aux termes de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil », lequel dispose : « Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française ».
5. Les dispositions de l’article 47 du code civil posent une présomption de validité des actes d’état civil établis par une autorité étrangère. Il résulte également de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.
6. Pour refuser à Mme B... épouse D... la délivrance d’un certificat de résidence d’un an portant la mention « vie privée et familiale », le préfet du Var a considéré, d’une part, qu’elle ne justifiait pas de son identité en méconnaissance de l’article R. 431-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et, d’autre part, que n’ayant pas fourni de passeport, elle n’établissait pas ne pas avoir quitté le territoire français à l’expiration de la validité de son certificat de résidence algérien en 1996 et qu’elle ne démontrait pas s’être maintenue de manière ininterrompue sur le territoire français.
7. Premièrement, la requérante produit un extrait d’acte de naissance établi le 24 décembre 1985 par les autorités algériennes et traduit par les services du consulat d’Algérie à Toulouse le 28 janvier 1986 ainsi que deux copies intégrales d’acte de naissance délivrées le 6 septembre 1998 et plus récemment, le 21 octobre 2024, par les autorités algériennes. Ces documents d’état civil sont concordants et font foi jusqu’à preuve du contraire, conformément à l’article 47 du code civil. Par suite, c’est à tort que le préfet a considéré que Mme B... épouse D... ne justifiait pas de son état civil pour l’application de l’article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
8. Deuxièmement, il ressort des pièces du dossier que la requérante est entrée régulièrement en France en tant que mineure le 4 mars 1968 avec ses parents et a obtenu une carte d’identité consulaire délivrée le 26 juin 1978 par les services du consulat algérien à Perpignan, qu’elle a été scolarisée sur le territoire français et obtenu un certificat d’activité professionnelle (CAP) d’employée de bureau délivré le 28 juin 1983 par l’académie de Toulouse, s’est vue ensuite délivrer un certificat de résidence algérien délivré le 25 juin 1986 par le préfet de la Haute-Garonne, département de sa résidence alors fixée à Toulouse, valable du 25 juin 1986 au 24 juin 1996, qu’elle s’est mariée le 6 août 1988 à Seysses (Haute-Garonne) avec un ressortissant français, M. C... D..., avec lequel elle a eu quatre enfants nés le 23 juillet 1988, le 9 décembre 1993 et le 25 avril 1995 disposant de la nationalité française dont une fille majeure handicapée dont elle s’occupe. Il ressort également des pièces du dossier que la requérante a travaillé en France de manière continue de 1979 à 2024 comme en témoigne son relevé de carrière issu du site « Info Retraite » faisant état au 1er janvier 2025 de 173 trimestres lui permettant d’obtenir une retraite à taux plein. Il s’ensuit que, dans les circonstances particulières de l’espèce, Mme B... épouse D... doit être regardée comme justifiant d’une entrée régulière et d’un séjour continu sur le territoire français pour l’application de l’article 6-2 de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Dans ces conditions, la décision portant refus de délivrance d’un certificat de résidence algérien d’une durée d’un an est entachée d’une erreur d’appréciation.
9. En deuxième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits humains et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
10. Compte tenu de l’ancienneté et de la stabilité des liens personnels et familiaux noués par Mme B... épouse D... sur le territoire français, tels qu’ils ont été rappelés au point 8 du présent jugement et sachant que l’intéressée âgée de 63 ans à la date de la décision attaquée ne dispose plus de liens personnels et familiaux en Algérie, la décision refusant la délivrance d’un certificat de résidence algérien méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits humains et des libertés fondamentales.
11. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu’il y a lieu d’annuler la décision du 18 juillet 2025 par lequel le préfet du Var a refusé de délivrer à Mme B... épouse D... un certificat de résidence algérien et, par voie de conséquence, la décision du même jour lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours.
Sur les conclusions à fin d’injonction et d’astreinte :
12. Il résulte de ce qui précède et des moyens retenus pour procéder à l’annulation de l’arrêté attaqué dans la présente instance, qu’il y a lieu d’enjoindre au préfet du Var de délivrer à Mme B... épouse D... dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, un certificat de résidence algérien d’une durée d’un an portant la mention « vie privée et familiale » sans qu’il y ait lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte. En revanche, les conclusions tendant à ce qu’il soit enjoint au préfet de procéder à l’effacement du signalement aux fins de non admission dans le système d’information Schengen ne peuvent qu’être rejetées dans la mesure où aucune décision d’interdiction de retour sur le territoire français n’a été édictée.
Sur les frais du litige :
13. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre une somme de 1 000 euros à la charge de l’Etat à verser à Mme B... épouse D... en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 18 juillet 2025 par lequel le préfet du Var a refusé de délivrer à Mme B... épouse D... un certificat de résidence algérien et l’a obligée à quitter le territoire français est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de délivrer à Mme B... épouse D... un certificat de résidence algérien d’une durée d’un an portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’Etat versera une somme de 1 000 euros à Mme B... épouse D... en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B... épouse D... et au préfet du Var.
Délibéré après l'audience du 1er décembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Bernabeu, président,
M. Riffard, premier conseiller,
Mme Soddu, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2025.
Le rapporteur,
Signé
D. RIFFARD
La présidente,
Signé
M. BERNABEU
La greffière,
Signé
G. BODIGER
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Par délégation de la greffière en chef,
La greffière,