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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2101289

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2101289

mardi 24 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2101289
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantROUCHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 12 mai 2021 et le 23 novembre 2022, M. D A B, représenté par Me Rouche, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 25 novembre 2019 et du 25 octobre 2020 par lesquelles le préfet de la Charente-Maritime a implicitement rejeté sa demande de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Charente-Maritime de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer dans le même délai un titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire " ou, à titre infiniment subsidiaire, de procéder à une nouvelle instruction de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A B soutient que :

- les décisions contestées n'ont pas été motivées en dépit de la demande qu'il a adressée à la préfecture le 5 mai 2021 ;

- la décision de refus de titre de séjour au titre de la vie privée et familiale a été prise en méconnaissance des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision de refus de titre de séjour en tant que travailleur temporaire a été prise en méconnaissance des dispositions des articles L. 421-1, L. 421-3 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 avril 2022, le préfet de la Charente-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est tardive ;

- les moyens soulevés par M. A B ne sont pas fondés.

M. A B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 mars 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A B, ressortissant marocain né le 13 novembre 1961, est, selon ses déclarations, entré en France au cours de l'année 2008. Par un arrêté du 22 janvier 2013, le préfet de la Charente-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour et lui a notifié une mesure d'éloignement. Par un jugement du 2 mai 2013, le tribunal administratif de Poitiers a rejeté son recours contre cet arrêté. Par un arrêté du 29 septembre 2014, le préfet de la Charente-Maritime a rejeté une nouvelle demande de titre de séjour déposée par M. A B et lui a de nouveau fait obligation de quitter le territoire français. Par un jugement du 26 mars 2015, le tribunal administratif de Poitiers a rejeté le recours formé par l'intéressé contre cet arrêté. Par une lettre recommandée reçue en préfecture le 14 juin 2019, M. A B a formé une nouvelle demande de titre de séjour, à la fois au titre du maintien des liens privés et familiaux et en tant que travailleur salarié. En l'absence de réponse de l'administration, une décision implicite de rejet de la demande de titre de séjour est intervenue le 14 octobre 2019. Par une lettre recommandée reçue en préfecture le 31 juillet 2019, M. A B a demandé le bénéfice de l'admission exceptionnelle au séjour, sur le fondement des dispositions de l'ancien article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En l'absence de réponse de l'administration, une décision implicite de rejet est intervenue le 30 novembre 2019. Par une lettre recommandée reçue en préfecture le 30 juin 2020, M. A B a réitéré sa demande de titre de séjour, à la fois au titre du maintien des liens privés et familiaux, en tant que travailleur salarié et au titre de l'admission exceptionnelle au séjour. En l'absence de réponse de l'administration, une décision implicite de rejet de cette nouvelle demande de titre de séjour est intervenue le 30 octobre 2020. M. A B doit être regardé comme demandant l'annulation des décisions du 14 octobre 2019, du 30 novembre 2019 et du 30 octobre 2020 par lesquelles le préfet de la Charente-Maritime a implicitement refusé de lui délivrer un titre de séjour.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet :

2. D'une part, selon les dispositions combinées des anciens articles R. 311-12 et R. 311-12-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en vigueur jusqu'au 30 avril 2021, le silence gardé pendant quatre mois par l'administration sur les demandes de titre de séjour vaut décision implicite de rejet. Selon l'article R. 413-3 du code de justice administrative, une décision implicite de rejet fait courir le délai de recours contentieux de deux mois, à condition toutefois que l'administration ait accusé réception de la demande dans les conditions prévues par les articles L. 112-3 et R. 112-5 du code des relations entre le public et l'administration, c'est-à-dire en mentionnant, outre la date de réception de la demande, le délai dans lequel une décision implicite de rejet est susceptible d'intervenir et les voies et délais de recours à l'encontre de cette décision.

3. D'autre part, le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

4. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'à la réception des demandes de titres de séjour qui ont été successivement déposées en préfecture le 14 juin 2019, le 31 juillet 2019 et le 30 juin 2020, l'administration aurait fait connaître à M. A B, dans les conditions rappelées ci-dessus, le délai dans lequel une décision implicite de rejet était susceptible d'intervenir et les voies et délais de recours contre cette décision. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que l'intéressé aurait eu connaissance de ce qu'une décision implicite de rejet était intervenue avant le 21 mai 2021, date à laquelle son conseil a adressé à l'administration une demande de communication des motifs de la décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration à la suite de sa demande du 25 juin 2020. Dans ces conditions, dès lors que l'administration ne justifie pas avoir donné une quelconque information au requérant sur les voies et délais de recours et qu'il n'est pas établi que l'intéressé aurait eu connaissance des décisions implicites de rejet de sa demande de titre de séjour depuis plus d'un an à la date à laquelle il a introduit son recours contentieux, sa requête est recevable.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

5. Aux termes de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction en vigueur jusqu'au 1er mai 2021 et encore applicable à la date des décisions contestées : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : () 7° A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, sans que la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République () ".

6. M. A B est présent en France depuis l'année 2008. Il ressort des pièces du dossier qu'il vit maritalement avec une ressortissante marocaine titulaire d'une carte de résident de dix ans depuis le 1er janvier 2009 et qu'il ne s'est depuis absenté du domicile commun qu'à trois reprises, pour des durées de sept jours seulement, afin de régulariser le titre de séjour qui lui avait été délivré par les autorités italiennes. Il justifie de ses conditions d'intégration personnelle dans la société française par des attestations établies par plusieurs personnes de son entourage dont le préfet ne remet pas en doute le caractère probant. Il a entrepris des efforts d'insertion professionnelle depuis son arrivée en France en travaillant, dès l'année 2010, au sein d'une entreprise placée ensuite en procédure de liquidation judiciaire, puis dans une entreprise de bâtiment du 17 juillet 2019 au 20 novembre 2019 et en obtenant, le 18 mai 2021, une promesse d'embauche d'une autre entreprise en tant qu'ouvrier qualifié. Dans ces conditions, en refusant de délivrer un titre de séjour à M. A B, le préfet de la Charente-Maritime a porté au respect dû à la vie privée et familiale de l'intéressé une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a pris sa décision en méconnaissance des dispositions précitées du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Au surplus, aux termes de l'article L. 232-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande () ". Il ressort des pièces du dossier que par une lettre recommandée du 5 mai 2021, reçue en préfecture le 6 mai 2021, M. A B a demandé au préfet de la Charente-Maritime de lui communiquer les motifs de la décision par laquelle celui-ci avait implicitement refusé de lui délivrer une carte de séjour. En s'abstenant de répondre à la demande de communication des motifs qui lui a ainsi été régulièrement adressée, le préfet de la Charente-Maritime a méconnu l'obligation de motivation qui s'imposait à lui. Par suite, outre que les décisions de refus de titre de séjour ont porté une atteinte non justifiée au respect dû à la vie privée et familiale de M. A B, ces mêmes décisions sont, en tout état de cause, illégales en l'absence de motivation.

8. Il résulte de ce qui précède que les décisions du 14 octobre 2019, du 30 novembre 2019 et du 30 octobre 2020 par lesquelles le préfet de la Charente-Maritime a implicitement refusé de délivrer un titre de séjour à M. A B, doivent être annulées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Compte tenu du motif d'annulation retenu au point 6, le présent jugement implique que le préfet délivre à M. A B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au préfet de la Charente-Maritime de procéder à la délivrance de ce titre de séjour dans un délai de deux mois, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

10. M. A B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme qu'il demande sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 14 octobre 2019, du 30 novembre 2019 et du 30 octobre 2020 par lesquelles le préfet de la Charente-Maritime a implicitement rejeté les demandes de titre de séjour de M. A B sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Charente-Maritime de délivrer M. A B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois.

Article 3 : Le surplus de la requête de M. A B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D A B et au préfet de la Charente-Maritime.

Délibéré après l'audience du 10 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Crosnier, premier conseiller

M. Pinturault, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 janvier 2023.

Le rapporteur,

Signé

M. PINTURAULT

Le président,

Signé

L. CAMPOY La greffière,

Signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au préfet de la Charente-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

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