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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2101604

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2101604

mardi 18 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2101604
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantMENARD

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête n° 2101604 enregistrée le 18 juin 2021, Mme A B, représentée par Me Menard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 avril 2021 par lequel la préfète de la Vienne lui a retiré les titres de séjours qu'elle lui avait délivrés pour les périodes du 21 janvier 2019 au 20 janvier 2020 et du 21 janvier 2020 au 20 janvier 2021 ;

2°) de faire injonction au préfet de la Vienne de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou, à titre subsidiaire et dans l'hypothèse où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée, à elle-même en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté contesté a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle, dès lors que, d'une part, les éléments qu'elle a produits dans le cadre de la procédure contradictoire de retrait de ses titres de séjour n'ont pas été pris en compte dans la décision contestée et que, d'autre part, les conséquences de la décision sur sa vie privée et familiale n'ont pas été appréciés au regard des éléments actualisés de sa situation personnelle ;

- il est entaché d'une erreur de droit en ce qu'il se fonde sur l'arrêt du 16 février 2021 de la cour administrative d'appel de Bordeaux annulant le jugement du 23 juillet 2020 par lequel le tribunal administratif de Poitiers avait annulé l'arrêté de la préfète de la Vienne du 21 janvier 2019 portant refus de délivrance d'un titre de séjour, alors même qu'elle s'est pourvue en cassation contre cet arrêt et que celui-ci n'est pas devenu définitif ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste commise dans l'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle, en particulier au regard des conséquences pécuniaires de cette décision de retrait de titre de séjour, qui implique la restitution des aides sociales qu'elle a perçues sous couvert des titres de séjour qui lui ont été délivrés en exécution du jugement du 23 juillet 2020, alors que la préfète de la Vienne aurait pu demander au juge d'appel qu'il soit sursis à l'exécution de ce jugement en application des articles R. 811-15 et suivants du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 novembre 2021, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable ; l'arrêté contesté n'est motivé que par l'annulation, par la cour administrative d'appel, du jugement par lequel le tribunal administratif avait annulé la décision initiale de refus de titre de séjour ; l'arrêt de la cour administrative d'appel a eu pour effet de rétablir la requérante dans la situation juridique née de cette première décision, de sorte que la décision de retrait des titres de séjour, qui est sans incidence sur la situation juridique de l'intéressée, est insusceptible de recours, comme ne faisant pas grief ;

- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

II. Par une requête n° 2102502, enregistrée le 29 septembre 2021, Mme B, représentée par Me Menard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 13 août 2021 par laquelle la préfète de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer une carte temporaire de séjour ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation personnelle et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, le tout sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- la décision n'est pas suffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en ce que l'existence d'une menace pour l'ordre public n'a été appréciée qu'au regard des seules mentions portées à son casier judiciaire ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste commise dans l'appréciation de la gravité de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3, paragraphe 1er, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juin 2023, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, pour la requête n° 2101604 par une décision du 17 septembre 2021 et pour la requête n° 2102502 par une décision du 12 novembre 2021.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Pinturault a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n°s 2101604 et 2102502 concernent la situation de la même ressortissante étrangère et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

2. Mme A B, ressortissante nigériane née le 26 mai 1984, est, selon ses déclarations, entrée en France en 2004. Elle a donné naissance, en 2012, à une enfant de nationalité française. Elle a bénéficié, à ce titre, de titres de séjour du mois de février 2013 au mois de juillet 2017. Elle a sollicité, le 3 août 2018, le renouvellement de son titre de séjour en qualité de parent d'enfant français. Par un arrêté du 21 janvier 2019, la préfète de la Vienne a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité. Par un jugement du 23 juillet 2020, le tribunal administratif de Poitiers a annulé cette décision et a enjoint à la préfète de la Vienne de délivrer à Mme B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". En application de ce jugement, la préfète de la Vienne a délivré à Mme B des cartes de séjour temporaire valables respectivement pour la période du 21 janvier 2019 au 20 janvier 2020 et pour la période du 21 janvier 2020 au 20 janvier 2021. Par un arrêt du 16 février 2021, la cour administrative d'appel de Bordeaux a annulé le jugement du tribunal administratif de Poitiers du 23 juillet 2020. Par un arrêté du 26 avril 2021, la préfète de la Vienne a retiré ces deux titres de séjour successifs. Par une décision du 13 août 2021, la préfète de la Vienne a également refusé de délivrer à Mme B le titre de séjour que celle-ci avait, de nouveau, sollicité le 21 janvier 2021. Par sa requête n° 2101604, Mme B demande l'annulation de l'arrêté du 26 avril 2021 portant retrait de ses titres de séjour. Par sa requête n° 2102502, elle demande l'annulation de l'arrêté du 13 août 2021 portant refus de délivrance d'un titre de séjour.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet en ce qui concerne l'arrêté du 26 avril 2021 :

3. Lorsque l'autorité administrative, en exécution d'un jugement d'annulation, prend une nouvelle décision qui n'est motivée que par le souci de se conformer à ce jugement d'annulation, la décision du juge d'appel statuant au fond a pour effet, si elle annule le jugement d'annulation, de rétablir la décision initiale dans l'ordonnancement juridique et entraîne, ce faisant, la sortie de vigueur de la décision qui n'avait été prise que pour l'exécution du jugement annulé, de sorte que le retrait de cette décision, qui est sans incidence sur la situation juridique du requérant, d'ores et déjà rétablie dans son état antérieur au jugement d'annulation, n'est pas une décision faisant grief et n'est, par suite, pas susceptible de faire l'objet d'un recours en annulation.

4. Il résulte de ce qui précède qu'en annulant le jugement du tribunal administratif de Poitiers du 23 juillet 2020, la cour administrative d'appel de Bordeaux a, par son arrêt du 16 février 2021, rétabli dans l'ordonnancement juridique la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour du 21 janvier 2019, nonobstant le pourvoi en cassation dont cet arrêt fait l'objet. Dans ces conditions, l'arrêté contesté a été sans incidence sur la situation juridique de la requérante qui doit être regardée comme n'ayant été titulaire d'aucun titre de séjour à la date à laquelle la décision de retrait a été prise. Il suit de là que l'arrêté en litige n'a pas le caractère d'une décision faisant grief. Par suite, les conclusions de Mme B aux fins d'obtenir l'annulation de cet arrêté ne sont pas recevables.

Sur la décision du 13 août 2021 portant de refus de titre de séjour :

En ce qui concerne la légalité externe :

5. En premier lieu, la décision contestée a été signée par le secrétaire général de la préfecture de la Vienne à qui, par un arrêté du 26 mars 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, la préfète de ce département a donné délégation pour signer tous les actes dans la limite de ses attributions, à l'exception de certains actes parmi lesquels ne figurent pas les décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté manque en fait.

6. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée vise les textes sur lesquels la préfète s'est fondée et, notamment, les article L. 412-5, L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle expose la situation administrative, personnelle et familiale de Mme B et détaille les motifs de fait et de droit pour lesquels celle-ci ne peut obtenir de titre de séjour. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne :

7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire () ".

8. D'une part, il ne résulte d'aucune disposition légale ou réglementaire que l'existence d'une menace pour l'ordre public, au sens des dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ne pourrait être suffisamment caractérisée au regard des mentions portées au casier judiciaire de l'intéressée, dès lors que de telles mentions se rapportent directement au comportement de celle-ci. Pour estimer que le comportement de Mme B constitue une menace pour l'ordre public, la préfète de la Vienne, qui n'était pas tenue, pour procéder à cet examen, de s'adonner à un rappel exhaustif des éléments produits par la requérante, a d'ailleurs examiné non seulement les mentions portées sur son casier judiciaire, mais aussi les informations enregistrées dans le fichier du traitement des antécédents judiciaires. Par suite, le moyen tiré de ce que la préfète de la Vienne aurait commis une erreur d'appréciation ou une erreur de droit en se fondant sur les seules mentions portées au casier judiciaire de la requérante pour estimer que le comportement de cette dernière constitue une menace pour l'ordre public doit, en toute hypothèse, être écarté.

9. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que Mme B est défavorablement connue des services de police pour des faits d'infraction à la législation des étrangers constatés en 2008, d'entrée ou de séjour irrégulier en France datant des années 2008, 2009 et 2010, de racolage public en 2008 et 2009 ainsi que d'agressions sexuelles en 2008. Elle a également été condamnée le 29 juin 2018 à trois ans d'emprisonnement par le tribunal de grande instance de Rennes pour traite d'êtres humains commis en bande organisée, participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime de blanchiment aggravé et concours en bande organisée à une opération de placement, dissimulation ou conversion du produit d'un délit. Eu égard à la gravité des faits commis par l'intéressée à l'origine de ces condamnations, pour certaines très récentes, la préfète de la Vienne ne s'est pas livrée à une appréciation inexacte des faits en estimant que son comportement constitue une menace pour l'ordre public au sens de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et en lui refusant, pour ce motif, la délivrance d'un titre de séjour.

10. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. Si Mme B est entrée en France en 2004, qu'elle a donné naissance, en 2012, à une fille de nationalité française, qu'elle est également mère de deux autres enfants nés en France en 2015 et en 2018 de nationalité nigériane et que, par un jugement en assistance éducative du 30 août 2019, le juge pour enfants du tribunal de grande instance de Poitiers a décidé de prononcer, après la libération de la requérante, la mainlevée du placement qui avait été décidé pour ses enfants pendant la durée de son incarcération, il ne ressort pas des pièces du dossier que la vie familiale de l'intéressée ne pourrait pas être poursuivie dans son pays d'origine, dès lors que le père de ses deux filles cadettes est nigérian et qu'il n'est ni établi ni soutenu que le père de sa fille française participerait à l'entretien et à l'éducation de celle-ci, ni que cette dernière ne pourrait bénéficier d'une prise en charge et d'une scolarité adaptées dans le pays d'origine de sa mère. Par ailleurs, l'intéressée n'a pas d'emploi et ne justifie pas avoir tissé sur le territoire français des liens personnels particulièrement stables et anciens avec d'autres personnes que ses enfants. Elle n'établit pas non plus, ni même n'allègue, qu'elle serait dépourvue d'attache dans son pays d'origine, où elle a vécu jusqu'à l'âge de vingt ans. De surcroît, la gravité des faits commis par l'intéressée, à l'origine des condamnations dont elle a fait l'objet, suffisent à caractériser son absence d'intégration dans la société française et la menace à l'ordre public qu'elle représente. Dans ces conditions, en refusant de lui délivrer un titre de séjour, la préfète de la Vienne n'a pas porté au respect dû à sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a pris sa décision, ni méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, la préfète de la Vienne n'a pas non plus méconnu les stipulations de l'article 3, paragraphe 1er, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et ne s'est pas davantage livrée à une appréciation manifestement erronée des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de la requérante en refusant de lui délivrer un titre de séjour.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les requêtes n°s 2101604 et 2102502 de Mme B doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes n°S 2101604 et 2102502 de Mme B sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet de la Vienne.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2023, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Crosnier, premier conseiller,

M. Pinturault, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2023.

Le rapporteur,

signé

M. PINTURAULT

Le président,

signé

L. CAMPOY La greffière,

signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

Nos 2101604, 210250

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