jeudi 15 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2103113 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | SCP KPL AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires enregistrés le 30 novembre 2021, le 13 mai 2022, le 4 juillet 2022, le 7 juillet 2022 et le 28 septembre 2022, la société R. Iribarren et Fils, représentée par la SCP KPL avocats, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 30 septembre 2021 par laquelle le maire de Château-Larcher a rejeté sa demande de dérogation à l'arrêté du 18 août 2021 interdisant dans les deux sens la circulation aux véhicules d'un poids total autorisé en charge supérieur à 19 tonnes sur la route départementale n° 742 du point repère (PR) 16 + 680 au PR 17 + 695 ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Château-Larcher une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- en se sentant lié par la délibération du conseil municipal, le maire a méconnu l'étendue de sa compétence en matière de police fixée à l'article L. 2122-24 du code général des collectivités territoriales ;
- la décision de refus de dérogation est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par des mémoires en défense enregistrés le 27 janvier 2022, le 13 juin 2022 et le 22 juillet 2022, la commune de Château-Larcher, représentée par Me Rétif puis Me Filipiak, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge de la société R. Iribarren et Fils la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la requête est irrecevable aux motifs que : d'une part, le courrier du maire du 30 septembre 2021 ne lui fait pas grief dès lors qu'il se borne à notifier à la société requérante la délibération du conseil municipal du 29 décembre 2021 refusant sa demande de dérogation qu'elle n'a pas contestée et qui est seule susceptible de lui faire grief ; d'autre part, l'arrêté du maire du 1er août 2021, qu'elle n'a pas contesté, constitue une première décision de rejet de sa demande de dérogation formulée le 15 juillet 2021 de sorte que la décision attaquée n'est que confirmative ; enfin, une décision implicite de rejet de sa demande formulée le 15 juillet 2021 est née le 16 septembre 2021 qu'elle n'a pas non plus contestée ;
- aucun des moyens n'est fondé.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Boutet,
- les conclusions de M. Lacaïle, rapporteur public,
- et les observations de Me Kolenc, représentant la société R. Iribarren et Fils.
Considérant ce qui suit :
1. Par arrêté du 18 août 2021, le maire de Château-Larcher a interdit dans les deux sens la circulation aux véhicules d'un poids total autorisé en charge supérieur à 19 tonnes sur la route départementale n° 742 du point repère (PR) 16 + 680 au PR 17 + 695. La société R. Iribarren et Fils, qui exploite des carrières et des centrales à béton dans le département de la Vienne, a déposé le 15 juillet 2021 une demande de dérogation afin de pouvoir traverser avec ses véhicules poids-lourds le centre-bourg de Château-Larcher. Par décision du 30 septembre 2021, dont la société R. Iribarren et Fils demande l'annulation par la présente requête, le maire de la commune de Château-Larcher a rejeté sa demande.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 2122-24 du code général des collectivités territoriales : " Le maire est chargé, sous le contrôle administratif du représentant de l'Etat dans le département, de l'exercice des pouvoirs de police dans les conditions prévues aux articles L 2212-1 et suivants ". Aux termes de l'article L. 2212-2 du même code : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : / 1° Tout ce qui intéresse la sûreté et la commodité du passage dans les rues, quais, places et voies publiques, ce qui comprend le nettoiement, l'éclairage, l'enlèvement des encombrements, la démolition ou la réparation des édifices et monuments funéraires menaçant ruine, l'interdiction de rien exposer aux fenêtres ou autres parties des édifices qui puisse nuire par sa chute ou celle de rien jeter qui puisse endommager les passants ou causer des exhalaisons nuisibles ainsi que le soin de réprimer les dépôts, déversements, déjections, projections de toute matière ou objet de nature à nuire, en quelque manière que ce soit, à la sûreté ou à la commodité du passage ou à la propreté des voies susmentionnées ; / 2° Le soin de réprimer les atteintes à la tranquillité publique telles que les rixes et disputes accompagnées d'ameutement dans les rues, le tumulte excité dans les lieux d'assemblée publique, les attroupements, les bruits, les troubles de voisinage, les rassemblements nocturnes qui troublent le repos des habitants et tous actes de nature à compromettre la tranquillité publique ; () ". Aux termes de l'article L. 2213-1 de ce code : " Le maire exerce la police de la circulation sur les routes nationales, les routes départementales et l'ensemble des voies publiques ou privées ouvertes à la circulation publique à l'intérieur des agglomérations, sous réserve des pouvoirs dévolus au représentant de l'Etat dans le département sur les routes à grande circulation. () ". Aux termes de l'article L. 2213-4 du même code : " Le maire peut, par arrêté motivé, interdire l'accès de certaines voies ou de certaines portions de voies ou de certains secteurs de la commune aux véhicules dont la circulation sur ces voies ou dans ces secteurs est de nature à compromettre soit la tranquillité publique, soit la qualité de l'air, soit la protection des espèces animales ou végétales, soit la protection des espaces naturels, des paysages ou des sites ou leur mise en valeur à des fins esthétiques, écologiques, agricoles, forestières ou touristiques () "
3. En premier lieu, il ressort des termes de la décision du 30 septembre 2021 que le maire de Château-Larcher, après avoir fait référence à la délibération du conseil municipal du 29 septembre 2021 qui a décidé après vote de ne pas accéder à la demande de dérogation en litige, a indiqué qu'il " ne souhaitait pas trahir les habitants du bourg qui luttent avec la municipalité depuis de nombreuses années pour limiter le passage des véhicules lourds ". Le maire s'est ainsi approprié le sens et les motifs de la délibération du conseil municipal et a exercé le pouvoir d'appréciation qui lui appartenait en propre et qu'il devait mettre en œuvre personnellement. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence négative du maire doit être écarté.
4. En second lieu, il appartient au juge administratif, saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une mesure de police, de vérifier qu'elle est justifiée par la nécessité de prévenir ou faire cesser un trouble à l'ordre public et de contrôler son caractère proportionné en tenant compte de ses conséquences pour les personnes dont elle affecte la situation, en particulier lorsqu'elle apporte une restriction à l'exercice de droits.
5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des photographies produites, que l'arrêté du 1er août 2021 interdisant la circulation sur la RD n° 742 dans le centre de Château-Larcher est justifié, comme l'a relevé la commission départementale de sécurité routière dans son avis favorable du 22 janvier 2021, par les risques en termes de sécurité routière liés aux caractéristiques de ce bourg médiéval aux rues étroites en forte pente. Il n'est pas non plus utilement contesté que la circulation des véhicules lourds dans ce centre-bourg fragilise les infrastructures et les réseaux, avec notamment des fissures sur les maisons, des chutes de tuiles liées aux vibrations, alors en outre que des cavités ont été constatées en sous-sol sur la RD88 à proximité de la zone d'interdiction litigieuse. Ainsi, le risque réel pour la sécurité publique et la conservation des immeubles riverains qui résulterait du passage de poids lourds de fort tonnage doit être regardé comme avéré.
6. La demande de dérogation en litige, formée par la société R. Iribarrenet Fils sur le fondement de l'article 3 de l'arrêté du 1er août 2021, porte sur sept allers-retours par jour de poids lourds de 34 tonnes et de 44 tonnes pendant cinq jours par semaine toute l'année pour le transport de béton et d'enrobé à destination des chantiers de la région de Vivonne et Lusignan. A l'appui de sa demande, la société requérante fait valoir que l'activité de transport de béton entre la centrale de Saint-Martin-La-Clouère près de Gençay et ses clients à Vivonne doit respecter des délais contraints de deux heures maximum entre le début de la fabrication et la fin de la mise en œuvre, alors que la déviation prévue par l'arrêté du 1er août 2021 par le sud de Poitiers ajoute environ 28 km ce qui aboutit à une durée de trajet d'environ 45 mn au lieu de 20 mn. Elle se prévaut également d'un courrier du 3 janvier 2022 par lequel le préfet de la Vienne, le président du conseil départemental de la Vienne et le maire de Gençay ont invité le maire de Château-Larcher à accepter une " dérogation test " d'une période d'un an pour la société requérante, face au constat de l'absence de solution alternative satisfaisante, avec un partage du trafic avec la commune de Gençay. Toutefois, au regard de la demande telle qu'elle était formulée le 15 juillet 2021 par la société requérante pour quatorze passages par jour de poids lourds de 34 tonnes et de 44 tonnes cinq jours par semaine toute l'année et compte tenu des risques pour la sécurité publique et la conservation des immeubles exposés au point 5 qui ne sont pas sérieusement contestés, le refus de dérogation opposé à la société R. Iribarren et Fils apparaît nécessaire et proportionné aux buts recherchés. Le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit, par suite, être écarté.
7. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de la société R. Iribarren et Fils doit être rejetée, sans qu'il soit nécessaire de statuer sur les fins de non-recevoir invoquées par la commune.
Sur les frais liés à l'instance :
8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société R. Iribarren et Fils la somme de 1 200 euros à verser à la commune de Château-Larcher au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
9. En revanche, ces dispositions font obstacle à ce qu'une somme soit mise, à ce titre, à la charge de la commune de Château-Larcher, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la société R. Iribarren et Fils est rejetée.
Article 2 : La société R. Iribarren et Fils versera la somme de 1 200 euros à la commune de Château-Larcher au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société R. Iribarren et Fils et à la commune de Château-Larcher.
Délibéré après l'audience du 1er février 2024, à laquelle siégeaient :
M. Le Méhauté, président,
Mme Boutet, première conseillère,
Mme Dumont, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 février 2024.
La rapporteure
Signé
M. BOUTET
Le président,
Signé
A. LE MEHAUTE
La greffière,
Signé
G. FAVARD
La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
G. FAVARD
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