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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2200080

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2200080

mardi 17 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2200080
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantAVOCATS SCHMITT ROUX-NOEL ANDURAND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 janvier 2022, la société civile immobilière (SCI) Rochelaise du boulevard Sautel (SCI Scirbosau), représentée par Me Roux-Noël, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 15 novembre 2021 par laquelle le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Nouvelle-Aquitaine lui a infligé une amende administrative de 8 000 euros ou, à défaut, de réduire le montant de cette amende ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée au regard des exigences des articles L. 8115-4 et L. 8115-5 du code du travail ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors que le courrier qui lui a été adressé pour mettre en œuvre la procédure contradictoire ne l'informait pas du montant envisagé de l'amende, mais seulement du montant maximal encouru, en méconnaissance de l'article R. 8115-2 du code du travail ;

- les faits qui lui sont reprochés ne justifiaient pas une sanction dès lors qu'il n'est pas établi que les travaux en cause, qui ne sont pas des travaux de démolition, étaient soumis à l'obligation de repérage de l'amiante prévue à l'article L. 4412-2 du code du travail, que les travaux ont été réalisés dans les mêmes conditions que si le rapport de repérage avait conclu à la présence d'amiante et que, s'étant fiée aux conseils d'une entreprise spécialisée dans le désamiantage, elle est de bonne foi ;

- l'amende, à la supposer fondée, est disproportionnée, dès lors que les travaux ont été réalisés dans les mêmes conditions que si un rapport de repérage avait conclu à la présence d'amiante et qu'elle est de bonne foi.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 mai 2022, le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Nouvelle-Aquitaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- l'arrêté du 16 juillet 2019 relatif au repérage de l'amiante avant certaines opérations réalisées dans les immeubles bâtis ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Henry,

- les conclusions de M. Revel, rapporteur public,

- et les observations de Me Roux-Noël, représentant la SCI Scirbosau, et de Mme B A, représentant le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Nouvelle-Aquitaine.

Considérant ce qui suit :

1. La SCI Rochelaise du boulevard Sautel, dite SCI Scirbosau, a fait réaliser, sur un immeuble bâti situé rue Moulin des Justices à Puilboreau (Charente-Maritime), des travaux de réfection de la toiture. Par une décision du 15 novembre 2021, le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Nouvelle-Aquitaine lui a infligé une amende de 8 000 euros en raison de l'absence de réalisation, préalablement à ces travaux, du repérage de l'amiante prévu à l'article L. 4412-2 du code du travail. La SCI Scirbodau demande au tribunal d'annuler cette décision ou, à défaut, de réduire l'amende qui lui a été infligée.

Sur le cadre juridique :

2. Aux termes de l'article L. 4412-2 du code du travail : " En vue de renforcer le rôle de surveillance dévolu aux agents de contrôle de l'inspection du travail, le donneur d'ordre, le maître d'ouvrage ou le propriétaire d'immeubles () y font rechercher la présence d'amiante préalablement à toute opération comportant des risques d'exposition des travailleurs à l'amiante. Cette recherche donne lieu à un document mentionnant, le cas échéant, la présence, la nature et la localisation de matériaux ou de produits contenant de l'amiante. Ce document est () transmis aux entreprises envisageant de réaliser l'opération () ". Selon le deuxième alinéa du I de l'article R. 4412-97 de ce code, le risque d'une exposition à l'amiante peut notamment résulter du fait que l'opération porte sur des immeubles construits avant le 1er janvier 1997. En pareil cas, il résulte de l'article 3 de l'arrêté du 16 juillet 2019 que le repérage doit être réalisé préalablement aux travaux mentionnés à l'article R. 4412-94 du code du travail, c'est-à-dire préalablement " 1° Aux travaux de retrait ou d'encapsulage d'amiante et de matériaux, d'équipements et de matériels ou d'articles en contenant, y compris dans les cas de démolition " et " 2° Aux interventions sur des matériaux, des équipements, des matériels ou des articles susceptibles de provoquer l'émission de fibres d'amiante. ". L'article R. 4412-97-3 du code détermine la liste des hypothèses dans lesquelles, par exception, le repérage n'est pas requis.

3. Selon le II de l'article R. 4412-97 du code du travail : " La recherche d'amiante est assurée par un repérage préalable à l'opération, adapté à sa nature, à son périmètre et au niveau de risque qu'elle présente. () ". Aux termes de l'article R. 4412-97-5 de ce code : " Le rapport retraçant le repérage conclut soit à l'absence soit à la présence de matériaux ou de produits contenant de l'amiante et précise, dans ce second cas, leur nature, leur localisation ainsi que leur quantité estimée () ". L'article 3 de l'arrêté du 16 juillet 2019 précise que ce repérage " consiste à rechercher, identifier et localiser les matériaux et produits contenant de l'amiante susceptibles d'être affectés directement ou indirectement du fait, notamment, de chocs ou de vibrations par les travaux et interventions () ". L'article 6 de cet arrêté dispose notamment que " l'opérateur de repérage détermine le périmètre et le programme de sa mission de repérage " et que " pour mener à bien sa mission de repérage, l'opérateur de repérage recherche et identifie les matériaux et produits relevant de son programme de repérage et présents dans le périmètre de sa mission ". Selon l'article 9 de l'arrêté et son annexe 2, le rapport de l'opérateur de repérage doit notamment indiquer " La liste et la localisation des matériaux et produits repérés mentionnant pour chacun d'eux la présence ou l'absence d'amiante et le ou les critères ayant permis de conclure et, en cas de conclusion de présence d'amiante, l'estimation de la quantité ".

4. Aux termes de l'article L. 4754-1 du code du travail : " Le fait pour le donneur d'ordre, le maître d'ouvrage ou le propriétaire de ne pas se conformer aux obligations prévues à l'article L. 4412-2 et aux dispositions réglementaires prises pour son application est passible d'une amende maximale de 9 000 €. " En vertu de l'article L. 4751-1 du code, cette amende est prononcée dans les conditions définies aux articles L. 8115-4 et L. 8115-5. Selon l'article L. 8115-4 : " Pour déterminer si elle prononce () une amende et, le cas échéant, pour fixer le montant de cette dernière, l'autorité administrative prend en compte les circonstances et la gravité du manquement, le comportement de son auteur, notamment sa bonne foi, ainsi que ses ressources et ses charges. " L'article L. 8115-5 dispose : " Avant toute décision, l'autorité administrative informe par écrit la personne mise en cause de la sanction envisagée en portant à sa connaissance le manquement retenu à son encontre et en l'invitant à présenter, dans un délai fixé par décret en Conseil d'Etat, ses observations. A l'issue de ce délai, l'autorité administrative peut, par décision motivée, prononcer l'amende et émettre le titre de perception correspondant () ". L'article R. 8115-2 précise que, dans le cadre de cette procédure contradictoire, l'autorité administrative doit indiquer à l'intéressé " le montant de l'amende envisagée ".

Sur la régularité de la sanction :

5. En premier lieu, la décision du 15 novembre 2021 prononçant l'amende contestée vise les dispositions du code de travail applicables, énonce les circonstances des contrôles effectués par l'inspectrice du travail, constate que le manquement relevé par cette dernière aux dispositions de l'article L. 4412-2 du code du travail est établi et précise les éléments pris en compte pour déterminer le montant de l'amende prononcée, à savoir les circonstances et la gravité du manquement, le comportement de son auteur ainsi que ses ressources et ses charges à la date de la décision. Dans ces conditions, le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités, qui n'avait pas à préciser l'importance accordée à chaque critère l'ayant conduit à fixer le montant de l'amende, a suffisamment motivé sa décision au regard de l'obligation découlant de l'article L. 8115-5 du code du travail.

6. En second lieu, le courrier du 22 juin 2021 par lequel le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités a sollicité les observations de la société requérante indiquait que le manquement qui lui était reproché l'exposait, en vertu de l'article L. 4754-1 du code du travail, à une amende d'un montant maximal de 9 000 euros. Cette précision suffisait à satisfaire à l'obligation, prévue à l'article R. 8115-2 cité ci-dessus, d'indiquer à l'entreprise susceptible d'être sanctionnée le montant de l'amende envisagée.

Sur le bien-fondé de la sanction :

7. Il résulte de l'instruction que, souhaitant réaliser des travaux de réfection de la toiture d'un immeuble bâti construit avant le 1er janvier 1997, la SCI Scirbosau devait procéder à la dépose de plaques ondulées en fibrociment. Présumant que ces plaques contenaient de l'amiante, elle a confié la réalisation de cette opération à une entreprise spécialisée dans le désamiantage, sans faire procéder au repérage prévu à l'article L. 4412-2 du code du travail. Le 19 janvier 2021, cette entreprise a adressé à l'administration le plan de retrait de matériaux amiantés prévu à l'article R. 4412-133 du code du travail. Par un courrier du 25 janvier 2021, l'inspectrice du travail a demandé à l'entreprise de désamiantage la communication du rapport de repérage avant travaux. Elle a adressé, le même jour, une copie de ce courrier à la SCI Scirbosau. En dépit de cette demande, les travaux, qui ont été avancés par rapport à la date initialement prévue, ont été réalisés le 3 mars 2021, à une date à laquelle il résulte de l'instruction que tant la SCI requérante que l'entreprise de désamiantage avaient pris connaissance du courrier de l'inspectrice du travail.

8. Les travaux de réfection de toiture réalisés par la SCI Scirbosau impliquaient le retrait de matériaux contenant de l'amiante et entraient, dès lors, en application des dispositions de l'article R. 4412-94 du code du travail citées au point 2 ci-dessus, dans le champ des travaux nécessitant la réalisation du repérage prévu à l'article L. 4412-2, quand bien même il ne s'agissait pas de travaux de démolition. Ils ne relevaient par ailleurs d'aucune des exceptions à l'obligation de repérage prévues à l'article R. 4412-97-3 du code du travail. La circonstance que, compte tenu de la nature des matériaux constituant la toiture, la SCI Scirbosau a recouru d'office aux services d'une entreprise de désamiantage n'était pas de nature à la dispenser de faire procéder à ce repérage, dès lors, d'une part, que l'article R. 4412-94 dispose expressément que le repérage doit être réalisé préalablement au retrait de matériaux amiantés et, d'autre part, qu'il résulte des dispositions citées au point 3 du présent jugement que le rapport de repérage, réalisé par un opérateur indépendant, qui détermine lui-même le périmètre de sa mission, doit permettre de mettre en évidence, non seulement la présence d'amiante dans les matériaux faisant l'objet de l'opération, mais également dans l'ensemble des matériaux susceptibles d'être affectés directement ou indirectement du fait, notamment, de chocs ou de vibrations résultant des travaux. Dans ces conditions, la réalisation du repérage prévu à l'article L. 4412-2 du code du travail était obligatoire préalablement à la réalisation des travaux de la SCI Scirbosau, ce que celle-ci ne pouvait ignorer car l'inspectrice du travail l'en avait informée avant le début de l'opération. Ce manquement justifiait, au regard des conséquences qu'il pouvait avoir sur la santé des travailleurs réalisant les travaux et de ce que la SCI n'a pas tenu compte de l'avertissement de l'inspectrice du travail, le prononcé d'une amende.

9. Il résulte toutefois de l'instruction que la SCI Scirbosau a recouru à une entreprise de désamiantage pour réaliser les travaux et que c'est sur ses conseils qu'elle n'a pas réalisé le repérage prévu à l'article L. 4412-2 du code du travail. En outre, l'obligation de réaliser ce repérage était récente à la date des travaux litigieux et la société requérante n'est pas un professionnel de la construction. Dans ces conditions, et compte tenu de ce que le montant maximum de l'amende prévue à l'article L. 4754-1 du code du travail est de 9 000 euros, il y a lieu de ramener l'amende infligée à la SCI Scirbosau à un montant de 3 000 euros.

Sur les frais liés au litige :

10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit à la demande présentée par la SCI Scirbosau sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'amende infligée à la SCI Scirbosau le 15 novembre 2021 par le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Nouvelle-Aquitaine est ramenée à un montant de 3 000 euros.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société civile immobilière Rochelaise du boulevard Sautel et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Copie en sera adressée au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Nouvelle-Aquitaine.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Henry, premier conseiller,

M. Pipart, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2023.

Le rapporteur,

Signé

B. HENRY

Le président,

Signé

L. CAMPOYLa greffière,

Signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

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