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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2200259

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2200259

lundi 29 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2200259
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantSELARL MAUD MARIAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés successivement le 29 janvier 2022 et le 18 septembre 2023, Mme D B A, représentée par Me Marian, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 septembre 2021 par laquelle le directeur délégué du centre hospitalier Nord Deux-Sèvres l'a suspendue de ses fonctions, jusqu'à ce qu'elle produise les justificatifs de vaccination mentionnés au I de l'article 14 de la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire, ainsi que la décision du 5 octobre 2021 par laquelle la même autorité a rejeté son recours gracieux à l'encontre de la décision du 17 septembre 2021 ;

2°) d'enjoindre au centre hospitalier Nord Deux-Sèvres de rétablir le versement de son traitement ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier Nord Deux-Sèvres une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée de vices de procédure, du fait de l'absence de griefs susceptibles de lui être reprochés, et de la méconnaissance, d'une part, des formalités prévues à l'article 1er de la loi du 5 août 2021, et, d'autre part, de celles fixées par les dispositions de l'article 14 de la même loi ;

- elle présente le caractère d'une sanction disciplinaire prise sans qu'elle n'ait pu bénéficier du maintien de son traitement conformément à l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983, ni de la procédure contradictoire en violation de l'article 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des droits de la défense ;

- la notion de " schéma vaccinal complet " crée une insécurité juridique ;

- cette suspension ne pouvait être décidée à la date du 17 septembre 2021 dès lors que le décret prévu à l'article 12 II de la loi du 5 août 2021 n'est intervenu que le 22 septembre 2021 ;

- elle est contraire à l'article 9 ter de la loi du 13 juillet 1983 ;

- elle viole le principe de non-discrimination à raison de l'état de santé, garanti par le règlement européen n° 2021/953 du 14 juin 2021 ;

- elle méconnaît son droit au respect de sa vie privée, l'interdiction de traitements inhumains et dégradants, son droit à la vie, son droit au travail et le principe de non-discrimination entre les personnes vaccinées et celles qui ne le sont pas, ce qui méconnaît les articles 2, 3, 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle porte atteinte à son consentement libre et éclairé, et ne respecte pas l'article 5 de la convention de biomédecine, l'article 14 § 1 du protocole sur la recherche biomédicale, la directive 2004/23/CE, l'article 3.2 de la charte des droits fondamentaux 2012/C 326/02, l'article 8 alinéa 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 26 alinéa 1er de la convention d'Oviedo, les articles 5 et 7 du pacte international relatif aux droits civils et politiques du 16 septembre 1966, le règlement européen du 16 avril 2014 n° 536/2014 relatif aux essais cliniques ;

- elle contrevient aux stipulations de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et en particulier le devoir de sollicitude des administrations dans leurs rapports avec leurs agents ainsi qu'aux traités auprès de l'organisation internationale du travail et du bureau international du travail ;

- elle est disproportionnée dès lors qu'elle exerce ses activités dans des locaux qui ne reçoivent pas de patients ;

- la décision contestée la prive illégalement de ses droits au titre de l'avancement.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 décembre 2022, le centre hospitalier Nord Deux-Sèvres, représenté par la SELARL Houdart et associés, conclut au rejet de la requête, et à ce qu'une somme de 1 000 euros soit mise à la charge de Mme B A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Par ordonnance du 1er décembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 29 décembre 2023 à 12 heures.

Un nouveau mémoire enregistré le 26 mars 2024 intitulé " note en délibéré " a été produit par le centre hospitalier Nord Deux-Sèvres.

Vu :

-la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-le pacte international relatif aux droits civils et politiques ;

- la convention d'Oviedo du 4 avril 1997 ;

-la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

-le règlement 2021/953 du 14 juin 2021 ;

-la directive 2004/23/CE du 31 mars 2004 ;

-le code de la santé publique ;

-loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

-la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

-la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cristille,

- et les conclusions de Mme Bréjeon, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A exerce ses fonctions en qualité d'aide-soignante, titulaire depuis le 1er mai 2010, au sein du centre hospitalier (CH) Nord Deux-Sèvres à Parthenay. Par une décision du directeur délégué du CH Nord Deux-Sèvres, du 17 septembre 2021, elle a été suspendue de ses fonctions, sans traitement, à compter du 17 septembre 2021 et jusqu'à production des justificatifs de vaccination mentionnés au I de l'article 14 de la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire. Par courrier du 5 novembre 2021, elle a formé un recours gracieux contre cette décision de suspension. Par une décision du 23 novembre 2021, le directeur délégué du CH Nord Deux-Sèvres a rejeté son recours gracieux. Mme B A demande au tribunal l'annulation de la décision de suspension du 17 septembre 2021, ainsi que la décision du 23 novembre 2021 rejetant le recours gracieux à l'encontre de la décision du 17 septembre 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 mai 2021, modifié par l'article 1er de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire, alors en vigueur : " C. / () / 2. Lorsqu'un agent public soumis à l'obligation prévue aux 1° et 2° du A du présent II ne présente pas les justificatifs, certificats ou résultats dont ces dispositions lui imposent la présentation et s'il ne choisit pas d'utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés, ce dernier lui notifie, par tout moyen, le jour même, la suspension de ses fonctions ou de son contrat de travail. Cette suspension, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent produit les justificatifs requis. () ". Aux termes de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire : " I. - Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la Covid-19 : / 1° Les personnes exerçant leur activité dans : / a) Les établissements de santé mentionnés à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique () II. Un décret, pris après avis de la Haute Autorité de santé, détermine les conditions de vaccination contre la COVID-19 des personnes mentionnées au I du présent article. () ". Selon l'article 13 de la même loi : " I - Les personnes mentionnées au I de l'article 12 établissent : 1° Satisfaire à l'obligation de vaccination en présentant le certificat de statut vaccinal prévu au second alinéa du II du même article 12. / Par dérogation au premier alinéa du présent 1°, peut être présenté, pour sa durée de validité, le certificat de rétablissement prévu au second alinéa du II de l'article 12. Avant la fin de validité de ce certificat, les personnes concernées présentent le justificatif prévu au premier alinéa du présent 1°. () ". Enfin, aux termes de l'article 14 de ladite loi : " () / B. - A compter du 15 septembre 2021, les personnes mentionnées au I de l'article 12 ne peuvent plus exercer leur activité si elles n'ont pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 ou, à défaut, le justificatif de l'administration des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de l'article 12. / Par dérogation au premier alinéa du présent B, à compter du 15 septembre 2021 et jusqu'au 15 octobre 2021 inclus, sont autorisées à exercer leur activité les personnes mentionnées au I de l'article 12 qui, dans le cadre d'un schéma vaccinal comprenant plusieurs doses, justifient de l'administration d'au moins une des doses requises par le décret mentionné au II du même article 12, sous réserve de présenter le résultat, pour sa durée de validité, de l'examen de dépistage virologique ne concluant pas à une contamination par la Covid-19 prévu par le même décret. () / III. - Lorsque l'employeur constate qu'un agent public ne peut plus exercer son activité en application du I, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. L'agent public qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. La suspension mentionnée au premier alinéa du présent III, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent public remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I. Elle ne peut être assimilée à une période de travail effectif pour la détermination de la durée des congés payés ainsi que pour les droits acquis par l'agent public au titre de son ancienneté. Pendant cette suspension, l'agent public conserve le bénéfice des garanties de protection sociale complémentaire auxquelles il a souscrit. La dernière phrase du deuxième alinéa du présent III est d'ordre public ".

4. Il résulte des dispositions ci-dessus rappelées que le législateur a entendu créer un motif spécifique de suspension des fonctions. Cette modalité de suspension, justifiée par un objectif de santé publique, est assortie de garanties pour l'agent concerné, qui passe par l'information sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi, ainsi que des moyens de régulariser sa situation. Cette information, qui doit intervenir à compter du constat d'impossibilité d'exercer de l'agent, est nécessairement personnelle et préalable à l'édiction de la mesure de suspension, et peut notamment passer par la convocation à un entretien.

5. Mme B A fait valoir que l'établissement hospitalier ne l'a pas informée des conséquences qu'emportait sa situation d'agent ne remplissant pas ses obligations vaccinales ni des moyens permettant de la régulariser, le cas échéant par la prise de congés annuels. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'après avoir constaté que Mme B A ne pouvait plus exercer son activité dès lors qu'elle n'avait pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 précité ou, à défaut, le justificatif de l'injection des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de l'article 12, le centre hospitalier Nord Deux-Sèvres l'aurait personnellement informée, sans délai et préalablement à l'édiction de la mesure contestée, des conséquences qu'emportait cette interdiction d'exercer sur son emploi, ni davantage des moyens de régulariser sa situation et le cas d'échant d'utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés ainsi que le prévoit le III de l'article 14 de la loi du 5 août 2021 précité. S'il ressort des pièces du dossier que le centre hospitalier Nord Deux-Sèvres a édicté le 12 août 2021, une note de service concernant la mise en œuvre de l'obligation vaccinale pour tous les professionnels de l'établissement, il n'est ni démontré ni même allégué en défense, que la diffusion de cette seule note de service aurait permis d'atteindre l'ensemble du personnel au regard de ses modalités de diffusion. Si le centre hospitalier fait valoir que la direction des ressources humaines a joint par téléphone la requérante pour l'alerter directement sur les conséquences du défaut de vaccination, mais que cette dernière s'est refusée à tout échange et a également refusé d'accompagner le directeur chargé des ressources humaines pour un entretien, ces affirmations ne sont assorties d'aucune justification ou commencement de preuve permettant d'en apprécier le bien-fondé. Ainsi, l'omission de cette information préalable qui ne se limite pas à l'indication de la possibilité de poser des congés annuels, a privé la requérante d'une garantie, et constitue une irrégularité de nature à entacher la légalité de l'arrêté contesté. Il s'ensuit que le moyen tiré de ce vice de procédure doit être accueillie.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer explicitement sur les autres moyens de la requête dont au demeurant aucun n'est fondé, que la décision du 17 septembre 2021, ensemble la décision de rejet du recours gracieux, doivent être annulées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. Si Mme C demande qu'il soit enjoint au centre hospitalier Nord Deux-Sèvres de procéder au versement de son salaire depuis le 17 septembre 2021, eu égard au motif qui fonde l'annulation de la décision contestée, elle ne peut, en l'absence de service fait, prétendre au versement de son traitement. Les conclusions à fin d'injonction doivent donc être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme B A, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le centre hospitalier Nord Deux-Sèvres demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier Nord Deux-Sèvres une somme de 1 300 euros au titre des frais exposés par Mme B A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 17 septembre 2021 et la décision de rejet du recours gracieux formé par Mme B A sont annulées.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B A est rejeté.

Article 3 : Le centre hospitalier Nord Deux-Sèvres versera à Mme B A la somme de 1 300 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions du centre hospitalier Nord Deux-Sèvres présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B A et au centre hospitalier Nord Deux-Sèvres.

Délibéré après l'audience du 27 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cristille, président,

Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère,

Mme Gibson-Théry, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 29 avril 2024.

Le président rapporteur,

Signé

P. CRISTILLE

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

A. THEVENET-BRECHOT

La greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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