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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2200272

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2200272

jeudi 25 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2200272
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 janvier 2022, Mme A B, représentée par Me David, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 7 janvier 2022 par laquelle le directeur de la maison d'arrêt d'Angoulême lui a retiré son permis de visiter son compagnon, M. C ;

3°) d'enjoindre au directeur de la maison d'arrêt d'Angoulême de lui délivrer un nouveau permis de visite, dans le délai de cinq jours, à compter de la notification du jugement à intervenir, ou, à défaut, de lui délivrer un permis de visite comprenant un dispositif de séparation physique, dans les mêmes conditions de délai ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision a été signée par une autorité incompétente ;

- la procédure préalable contradictoire n'a pas été respectée ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait les articles L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration et D.403 du code de procédure pénale ;

- elle méconnait l'article 35 de la loi pénitentiaire et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 avril 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au non-lieu à statuer.

Il soutient que la requête en annulation a perdu son objet dès lors que la décision attaquée a été suspendue par le juge des référés permettant à Mme B de rendre visite à M. C de manière régulière depuis le 25 février 2022.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 1er mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n°2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Boutet,

- les conclusions de M. Lacaïle, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B a obtenu, le 10 septembre 2021, un permis afin de rendre visite à son concubin et père de ses deux enfants, M. C détenu à la maison d'arrêt d'Angoulême. Par une décision du 7 janvier 2022, le directeur de l'établissement pénitentiaire a retiré le permis de visite accordé à Mme B. Par une ordonnance n° 2200273 du 16 février 2022, le juge des référés du tribunal administratif de Poitiers saisi par Mme B a suspendu l'exécution de cette décision. Par la présente requête, Mme B en demande l'annulation.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 1er mars 2022. Par suite, sa demande tendant à ce qu'elle soit admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle est devenue sans objet.

Sur l'exception de non-lieu à statuer :

4. La suspension de la décision attaquée, si elle a permis à Mme B de rendre visite à M. C à compter du 25 février 2022, n'a pas eu pour effet de faire disparaître l'objet des conclusions à fin d'annulation de cette décision. L'exception de non-lieu à statuer invoquée par le ministre de la justice doit par suite être écartée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police (). ". Aux termes de l'article L. 122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix ".

5. Il résulte des dispositions précitées que la décision de refuser, de suspendre ou de retirer un permis de visite, qui constitue une mesure de police administrative tendant à assurer le maintien de l'ordre public et de la sécurité au sein de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions, doit être motivée et, par conséquent, faire l'objet d'une procédure contradictoire.

6. Il n'est pas contesté que Mme B n'a pas été mise en mesure de présenter ses observations avant que ne soit prise la décision du 7 janvier 2022, ce qui l'a privée d'une garantie. Dans ces conditions, et alors qu'il n'est pas soutenu que le chef d'établissement était en situation de compétence liée, la requérante est fondée à soutenir que cette décision a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration et est, pour ce motif, entachée d'illégalité.

7. En second lieu, aux termes de l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 susvisée : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce soit par les visites que ceux-ci leur rendent, soit, pour les condamnés et si leur situation pénale l'autorise, par les permissions de sortir des établissements pénitentiaires. Les prévenus peuvent être visités par les membres de leur famille ou d'autres personnes, au moins trois fois par semaine, et les condamnés au moins une fois par semaine. L'autorité administrative ne peut refuser de délivrer un permis de visite aux membres de la famille d'un condamné, suspendre ou retirer ce permis que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. L'autorité administrative peut également, pour les mêmes motifs ou s'il apparaît que les visites font obstacle à la réinsertion du condamné, refuser de délivrer un permis de visite à d'autres personnes que les membres de la famille, suspendre ce permis ou le retirer. Les permis de visite des prévenus sont délivrés par l'autorité judiciaire. Les décisions de refus de délivrer un permis de visite sont motivées ". Par ailleurs, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Enfin, l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant stipule : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

8. La décision de refuser la délivrance d'un permis de visite d'une personne détenue ou de suspendre ou retirer un tel permis ne constitue pas une sanction ayant le caractère d'une punition, mais une mesure de police administrative tendant à assurer le maintien de l'ordre public et de la sécurité au sein de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions. Ces décisions affectant directement le maintien des liens des détenus avec leurs proches, elles sont susceptibles de porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il appartient en conséquence à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées propres à assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions sans porter d'atteinte excessive au droit des détenus.

9. M. C, dont le passé pénal se caractérise par de nombreuses condamnations pour des faits de violence, a été condamné par un jugement du 22 septembre 2021 à dix-huit mois d'emprisonnement dont six mois assortis d'un sursis probatoire de deux ans. Les faits qui lui sont reprochés à l'encontre de sa compagne sont notamment relatifs à des actes de violence sans incapacité sur sa conjointe en présence de mineur. L'administration pénitentiaire ne fait toutefois état de la survenue d'aucun incident ou épisode de violence de la part de M. C à l'occasion d'un parloir vis-à-vis de Mme B et ses deux enfants entre le 10 septembre 2021 et la date de la décision de retrait. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que le directeur de la maison d'arrêt d'Angoulême a fait une inexacte application des dispositions de l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 et méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'article comme de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant en prenant la décision de retrait du droit de visite de Mme B.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la décision du 7 janvier 2022 du directeur de la maison d'arrêt d'Angoulême doit être annulée, sans qu'il soit nécessaire de statuer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

11. Il y a lieu, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, d'enjoindre au directeur de la maison d'arrêt d'Angoulême de délivrer à Mme B un permis de visiter M. C dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

12. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. En conséquence, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me David, avocat de Mme B, d'une somme de 900 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire de Mme B.

Article 2 : La décision du 7 janvier 2022 du directeur de la maison d'arrêt d'Angoulême est annulée.

Article 3 : Il est enjoint, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, au directeur de la maison d'arrêt d'Angoulême de délivrer à Mme B un permis de visiter M. C dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me David, avocat de Mme B, une somme de

900 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du

10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au garde des sceaux, ministre de la justice, et à Me David.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Jarrige, président,

Mme Boutet, première conseillère,

Mme Dumont, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juillet 2024.

Le rapporteur,

Signé

M. BOUTET

Le président,

Signé

A. JARRIGE

La greffière,

Signé

G. FAVARD

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

G. FAVARD

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