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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2200756

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2200756

jeudi 18 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2200756
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantBONNEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 mars 2022, M. B A, représenté par Me Bonneau, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision 28 octobre 2021 par laquelle la préfète de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour et a décidé de sa remise aux autorités espagnoles avec un délai de départ volontaire de 30 jours ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 48 heures à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'arrêté dans son ensemble :

-l'arrêté a été signé par une autorité incompétente ;

-il est insuffisamment motivé ;

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

-elle méconnait l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

-elle méconnait l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

Sur la décision portant remise aux autorités espagnoles :

-elle méconnait les articles R. 621-2 et R. 621-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'article 6 de l'accord de réadmission franco-espagnol du 26 novembre 2002 ;

-elle méconnait l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er août 2023, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

-la requête est tardive ;

-à titre subsidiaire, aucun des moyens n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord entre la République française et le Royaume d'Espagne relatif à la réadmission des personnes en situation irrégulière du 26 novembre 2002 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Thévenet-Bréchot a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant nigérian né en décembre 1978, est entré en France en juillet 2016 selon ses déclarations. Le 28 juillet 2020, il a déposé auprès de la préfecture de la Vienne une demande de titre de séjour " salarié ". Par l'arrêté contesté du 28 octobre 2021, la préfète de la Vienne a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité et a décidé de sa remise aux autorités espagnoles avec un délai de départ volontaire de 30 jours.

Sur l'arrêté dans son ensemble :

2. En premier lieu, par un arrêté du 27 août 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Vienne, le préfet de la Vienne a donné délégation à Mme Pascale Pin, secrétaire générale de la préfecture, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département, au nombre desquelles figure la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence dont serait entachée l'arrêté contesté manque en fait et doit être écarté.

3. En second lieu, l'arrêté en litige vise notamment les articles L. 412-1, L. 421-1, L. 621-1 et L. 621-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui constituent le fondement en droit des décisions contestées. Il précise notamment que M. A est entré en France sans visa de long séjour, qu'il ne remplit pas les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour " salarié ", qu'il est en possession d'un titre de séjour espagnol en cours de validité et que les autorités espagnoles ont donné leur accord pour le réadmettre. Il indique aussi les raisons pour lesquelles les décisions en litige ne méconnaissant pas son droit au respect de sa vie privée. L'arrêté en litige contient ainsi l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivé. Il ne révèle pas non plus un défaut d'examen approfondi de la situation personnelle du requérant.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. / Par dérogation aux dispositions de l'article L. 433-1, elle est prolongée d'un an si l'étranger se trouve involontairement privé d'emploi. Lors du renouvellement suivant, s'il est toujours privé d'emploi, il est statué sur son droit au séjour pour une durée équivalente à celle des droits qu'il a acquis à l'allocation d'assurance mentionnée à l'article L. 5422-1 du code du travail. ". Aux termes de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". Aux termes de l'article L. 411-1 du même code : " Sous réserve des engagements internationaux de la France ou du livre II, tout étranger âgé de plus de dix-huit ans qui souhaite séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois doit être titulaire de l'un des documents de séjour suivants : / 1° Un visa de long séjour ; / 2° Un visa de long séjour conférant à son titulaire, en application du second alinéa de l'article L. 312-2, les droits attachés à une carte de séjour temporaire ou à la carte de séjour pluriannuelle prévue aux articles L. 421-9, L. 421-11 ou L. 421-14 à L. 421-24, ou aux articles L. 421-26 et L. 421-28 lorsque le séjour envisagé sur ce fondement est d'une durée inférieure ou égale à un an ; / 3° Une carte de séjour temporaire ; / 4° Une carte de séjour pluriannuelle ; / 5° Une carte de résident ; / 6° Une carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " ; / 7° Une carte de séjour portant la mention " retraité " ; / 8° L'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4, L. 425-10 ou L. 426-21. "

5. En premier lieu, contrairement à ce qu'il soutient, M. A n'est pas détenteur d'une carte de résident portant la mention "résident de longue durée-UE", qui lui donnerait le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois, mais d'un permis de résidence espagnol. En tout état de cause, il est constant qu'il n'est pas titulaire d'un visa de long séjour, condition requise pour prétendre à la délivrance d'un titre de séjour en qualité de salarié. Dès lors, en vertu des dispositions citées au point précédent, le préfet de la Vienne pouvait, pour ce seul motif, légalement refuser de lui délivrer le titre de séjour sollicité sur le fondement de l'article L.421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que la DIRECCTE a émis, le 25 mars 2021, un avis défavorable quant à la délivrance d'une autorisation de travail à M. A pour un contrat de travail à durée indéterminée en qualité d'employé polyvalent - livreur, dès lors que le métier ne figure pas sur la liste des métiers dits " en tension ", que l'employeur ne justifie pas d'une recherche de candidature auprès de Pôle Emploi et que le requérant ne fournit aucun justificatif concernant sa qualification et ou son expérience professionnelle. La circonstance que M. A donne entièrement satisfaction à son employeur est à cet égard sans incidence. Par suite, alors que le requérant ne détenait pas d'autorisation de travail, faute d'en remplir les conditions, le préfet, en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'a commis aucune erreur d'appréciation.

7. En troisième lieu, le moyen tiré de ce que le refus de délivrance d'une carte de séjour temporaire mention " salarié " emportant autorisation de travail méconnaîtrait les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme est inopérant.

8. En quatrième lieu, la décision portant refus de titre de séjour n'a pas pour conséquence de séparer le fils de M. A de son père et n'a ainsi pas porté à l'intérêt supérieur de celui-ci une atteinte méconnaissant les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Sur la décision portant remise au autorités espagnoles :

9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre État prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. / L'étranger est informé de cette remise par décision écrite et motivée prise par une autorité administrative définie par décret en Conseil d'État. Il est mis en mesure de présenter des observations et d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix. ". Aux termes de l'article L. 621-2 du même code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un Etat membre de l'Union européenne, de la République d'Islande, de la Principauté du Liechtenstein, du Royaume de Norvège ou de la Confédération suisse l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet Etat, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009. ". Aux termes de l'article R. 621-4 du même code : " N'est pas astreint à la déclaration d'entrée sur le territoire français l'étranger qui se trouve dans l'une des situations suivantes : () / 2° Est titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, d'une durée supérieure ou égale à un an, délivré par un Etat partie à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 ; toutefois un arrêté du ministre chargé de l'immigration peut désigner les étrangers titulaires d'un tel titre qui demeurent astreints à la déclaration d'entrée. ". Aux termes de l'article L. 411-1 du même code : " Sous réserve des engagements internationaux de la France ou du livre II, tout étranger âgé de plus de dix-huit ans qui souhaite séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois doit être titulaire de l'un des documents de séjour suivants : / 1° Un visa de long séjour ; / 2° Un visa de long séjour conférant à son titulaire, en application du second alinéa de l'article L. 312-2, les droits attachés à une carte de séjour temporaire ou à la carte de séjour pluriannuelle prévue aux articles L. 421-9, L. 421-11 ou L. 421-14 à L. 421-24, ou aux articles L. 421-26 et L. 421-28 lorsque le séjour envisagé sur ce fondement est d'une durée inférieure ou égale à un an ; / 3° Une carte de séjour temporaire ; / 4° Une carte de séjour pluriannuelle ; / 5° Une carte de résident ; / 6° Une carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " ; / 7° Une carte de séjour portant la mention " retraité " ; / 8° L'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4, L. 425-10 ou L. 426-21. "

10. Il ressort des pièces du dossier que M. A réside irrégulièrement en France depuis 2016 et n'est en possession d'aucun des documents de séjour exigés par l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, en vertu des dispositions précitées de l'article L. 621-2 du même code, le préfet de la Vienne a pu légalement décider de sa remise aux autorités espagnoles, nonobstant la circonstance qu'en vertu du 2° de l'article L. 621-4 de ce code, l'intéressé n'était astreint à aucune déclaration d'entrée sur le territoire français, étant titulaire d'une carte de résident longue durée espagnole.

11. En deuxième lieu, l'article 6 de l'accord entre la République français et le Royaume d'Espagne relatif à la réadmission des personnes en situation irrégulière stipule : " L'obligation de réadmission prévue à l'article 5 n'existe pas à l'égard : / () / c) Des ressortissants des Etats tiers qui séjournent depuis plus de six mois sur le territoire de la Partie contractante requérante, cette période étant appréciée à la date de la transmission de la demande de réadmission () ". Ces stipulations ne s'opposent pas à ce que le ressortissant d'un Etat tiers qui séjourne depuis plus de six mois sur le territoire de l'Etat requérant fasse l'objet d'une mesure de remise vers l'Etat requis dès lors que ce dernier accepte qu'il y soit procédé et aucune stipulation de l'accord précité n'impose à l'Etat requérant d'informer l'Etat requis que l'intéressé séjourne sur son territoire depuis plus de six mois. En l'espèce, il n'est pas contesté que les autorités espagnoles ont accepté, le 17 août 2021, que M. A leur soit remis. Dans ces conditions, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que l'article 6 de l'accord entre la République française et le Royaume d'Espagne aurait été méconnu.

12. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". L'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant stipule : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

13. Le requérant fait valoir qu'il a dans un premier temps été hébergé chez un ami titulaire d'une carte de résident de 10 ans, qu'il réside désormais chez sa compagne, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle, et qu'il est père d'un enfant né le 25 juillet 2017 qu'il a reconnu le 20 octobre 2017. Il fait également valoir qu'il bénéficie d'un contrat de travail à durée indéterminée depuis le 1er août 2020. Toutefois, M. A n'établit pas entretenir avec sa compagne des liens anciens, intenses et stables alors notamment que lors du dépôt de sa demande de titre de séjour, le 28 juillet 2020, il se déclarait célibataire. Lors de sa demande de renouvellement de titre de séjour, le 4 février 2021, sa compagne se déclarait elle aussi célibataire. En outre, cette dernière déclare ne l'héberger que depuis le 27 octobre 2021. Enfin, M. A n'établit pas qu'il réside avec son fils, ni qu'il participe effectivement à son entretien et à son éducation. Par suite, alors que le requérant ne démontre pas être dépourvu d'attache en Espagne où il a vécu plusieurs années avant son entrée en France et où il a obtenu le renouvellement de son permis de résidence, le préfet de la Vienne, en décidant de sa remise aux autorités espagnoles, n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles de L'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

14. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir soulevée en défense, que la requête de M. A doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Vienne.

Une copie sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 28 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cristille, président,

Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère,

Mme Duval-Tadeusz, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 18 avril 2024.

La rapporteure,

Signé

A. THEVENET-BRECHOTLe président,

Signé

P. CRISTILLE

La greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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