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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2201116

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2201116

jeudi 15 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2201116
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantZOUMENOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 4 et 19 mai 2022, M. B, représenté par Me Zoumenou, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 mai 2022 par lequel le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'annuler l'arrêté du 2 mai 2022 par lequel le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de cent-quatre-vingts jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Vienne d'effacer son nom du système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros qui devra être versée à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les articles L. 313-11 (7°) et L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

Sur la décision portant assignation à résidence :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 août 2022, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;

- le protocole relatif à la gestion concertée des migrations du 28 avril 2008 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- et les observations de Me Zoumenou, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 24 novembre 1999, est entré en France fin 2017 ou début 2018 selon ses déclarations. Par un arrêté du 2 mars 2020, le préfet de la Seine-Marne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par un arrêté du 2 mai 2022, le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de cent-quatre-vingts jours. M. B demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Par un arrêté n°2022-SG-DCPAT-002 du 7 mars 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le département, Mme Pascale Pin, secrétaire générale de la préfecture de la Vienne, a reçu délégation de signature du préfet de la Vienne à l'effet de signer notamment tous arrêtés entrant dans le champ d'application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté en litige doit être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

3. En premier lieu, la décision attaquée vise notamment l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié. En outre, il indique que M. B est entré irrégulièrement sur le territoire français et s'y est maintenu sans titre de séjour, qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et que son comportement constitue une menace à l'ordre public. Elle est ainsi suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, le requérant soutient que la décision litigieuse méconnaît les dispositions des articles L. 313-11 (7°) et L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions, désormais codifiées aux articles L. 423-23 et L. 435-1 du même code, est inopérant à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français, qui a été prise sur le seul fondement des 1° et 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En troisième lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

6. Le requérant soutient qu'il s'est marié le 21 août 2021 avec Mme D A, ressortissante française et que de ce fait, il justifie être intégré dans la société française. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'il a été placé en garde à vue le 2 mai 2022 pour des faits de violence sur conjoint et que, lors de son audition, il a déclaré ne pas vivre tout le temps chez son épouse mais aller de temps en temps chez un cousin. En outre, il n'établit pas avoir tissé des liens personnels et familiaux sur le territoire français autres qu'avec son épouse. Il n'établit pas non plus être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où vivent notamment ses parents. Par ailleurs, il ne démontre pas être inséré socialement dans la société française alors qu'il est sans emploi, qu'il s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement et qu'il a été placé en garde à vue le 2 mai 2022 pour des faits de violence sur conjoint. Par suite, eu égard au caractère récent de son mariage et aux faits qui lui sont reprochés, le préfet de la Vienne n'a pas, en prenant la décision litigieuse, porté au droit au respect de la vie privée et familiale de M. B une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. En quatrième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'encontre d'une décision portant obligation de quitter le territoire français qui n'implique pas, par elle-même, le retour de M. B dans son pays d'origine.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

8. En premier lieu, dès lors que l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de renvoi doit être écartée.

9. En second lieu, si le requérant soutient que la décision fixant le pays de renvoi méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il n'apporte aucun élément précis à l'appui de son allégation.

En ce qui concerne la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français :

10. En premier lieu, dès lors que l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans doit être écartée.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions () d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ". L'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

12. Il ressort de ces dispositions que lorsqu'un délai de départ volontaire est refusé à l'étranger, une interdiction de retour est, sauf circonstances humanitaires, prononcée à son encontre. L'autorité compétente doit toutefois, pour fixer la durée de cette interdiction de retour, tenir compte des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

13. L'arrêté attaqué, qui cite l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne que l'intéressé ne justifie d'aucune circonstance humanitaire de nature à justifier qu'une interdiction de retour ne soit pas prise. Il vise également l'article L. 612-10 et énonce avoir procédé à un examen d'ensemble de la situation de l'intéressé afin de fixer la durée de cette interdiction. La décision portant interdiction de retour sur le territoire français est ainsi suffisamment motivée, en droit et en fait, tant dans son principe que dans sa durée et ne révèle pas que le préfet de la Vienne aurait omis de prendre en compte certains critères prévus par la loi.

14. En troisième lieu, pour les mêmes raisons que celles mentionnées au point 6, la décision faisant interdiction à M. B de retour sur le territoire français ne porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

15. En premier lieu, la décision portant assignation à résidence vise notamment l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que M. B n'est en possession d'aucun document d'identité ou de voyage, ce qui ne permet pas l'exécution d'office immédiate de la décision l'obligeant à quitter le territoire français, et que compte tenu des faits pour lesquels il a été placé en garde à vue, il n'y a pas lieu de l'assigner à résidence au domicile de son épouse, mais dans le département de la Vienne. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

16. En second lieu, les moyens relatifs à l'erreur de droit et à l'erreur manifeste d'appréciation ne sont pas assortis des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

18. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fins d'annulation de l'arrêté attaqué, n'appelle aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions à fin d'injonction présentées par l'intéressé doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, le versement de la somme que demande M. B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet de la Vienne.

Une copie sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 31 août 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Bruston, présidente,

Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère,

Mme Gibson-Théry, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 septembre 2022.

La rapporteure,

Signé

A. THEVENET-BRECHOT

La présidente,

Signé

S. BRUSTON La greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La Greffière,

N. COLLET

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