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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2201182

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2201182

mardi 20 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2201182
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantBONNET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 mai 2022, Mme A C, représentée par Me Bonnet, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 13 mai 2022 par lequel le préfet de la Vienne lui a refusé un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle était susceptible d'être éloignée et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 13 mai 2022 par lequel le préfet de la Vienne l'a assignée à résidence dans le département de la Vienne ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer une carte de séjour temporaire sur le fondement de l'article L. 423-23 ou L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Bonnet au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la décision de refus de titre de séjour est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en ce qu'elle retient qu'elle ne dispose pas de conditions d'existence suffisantes pour elle-même et sa fille mineure ; elle a le statut d'autoentrepreneur depuis le 1er mai 2021 et développe depuis un an une activité de fabrication d'objets personnalisés pour divers évènements familiaux et personnels ; en outre, ses ressources sont composées d'une part, de l'allocation versée par le conseil départemental pour sa fille, d'un montant de 250 euros par mois et des bourses dont elle bénéficie d'un montant de 646 euros par trimestre (312 euros de bourse nationale et 334 euros de bourse au mérite), soit un total de 465 euros par mois ; enfin, elle perçoit des aides alimentaires d'associations caritatives ; elle est également bien intégrée en France par son activité professionnelle ; sa fille qui est

scolarisée en classe de 1ère à Châtellerault (Vienne) et présente un cursus scolaire exemplaire, va avoir 18 ans et a entamé les démarches pour solliciter un titre de séjour sur le fondement de l'article L 423-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle méconnaît également l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant en privant sa fille, alors mineure, de sa chance d'obtenir son baccalauréat alors qu'elle s'est investie dans ses études et a développé des liens intenses et stables en France ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour les mêmes motifs ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; si elle s'est maintenue sur le territoire après les deux

précédentes obligations de quitter le territoire, ces mesures d'éloignement sont intervenues alors que ses demandes d'asile étaient toujours pendantes devant la Cour nationale du droit d'asile ; par ailleurs, ces deux mesures d'éloignement n'ont pas été mises à exécution alors que l'administration avait une parfaite connaissance de son adresse ; son risque de fuite est, en outre, rendu inexistant par la scolarisation de sa fille et son statut d'autoentrepreneur ;

- la décision portant interdiction de retour d'une durée d'un an est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce que la préfète de la Vienne a estimé qu'elle ne justifiait d'aucune circonstance humanitaire particulière ; elle et sa fille vivent en France depuis 7 ans et ont créé des liens personnels intenses et stables, notamment sur les plans professionnel et

scolaire ;

- la décision fixant le pays d'éloignement doit être annulée par voie de conséquence de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- la décision l'assignant à résidence méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour les mêmes motifs que ceux susévoqués ; elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire dans délai.

Par ordonnance du 29 juin 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 29 juillet suivant.

Par une décision du 3 juin 2022, le bureau d'aide juridictionnelle de Poitiers a accordé l'aide juridictionnelle totale à Mme C.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces du dossier que Mme A C, ressortissante arménienne née le 10 mai 1981, est entrée irrégulièrement en France le 23 mai 2015. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) en date du 31 mai 2016, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 9 novembre 2016 et elle a fait l'objet d'une première mesure d'éloignement le 26 juillet 2016. Sa demande de réexamen de sa demande d'asile a été rejetée pour irrecevabilité par une décision du directeur général de l'OFPRA en date du 22 août 2017, confirmée par la CNDA le 21 novembre 2017. Elle a fait l'objet d'une deuxième mesure d'éloignement le 23 octobre 2017. Sa seconde demande de réexamen de sa demande d'asile a été rejetée pour irrecevabilité par une décision du directeur général de l'OFPRA en date du 10 août 2020, confirmée par la CNDA le 18 novembre 2020. Mme C a sollicité le 25 mars 2021 du préfet de la Vienne la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par deux arrêtés en date du 13 mai 2022, le préfet de la Vienne, d'une part, a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle était susceptible d'être éloignée et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an et, d'autre part, l'a assignée à résidence dans le département de la Vienne. Mme C demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. " Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

3. Il ressort des mentions non contestées de l'arrêté attaqué que Mme C est célibataire en France. Si elle avait, à la date de la décision attaquée, une enfant mineure ayant la même nationalité qu'elle, celle-ci pouvait l'accompagner en cas de retour dans son pays d'origine pour y poursuivre sa scolarité. Mme C ne justifie d'aucune attache personnelle ou familiale autre que sa fille sur le territoire français. Elle n'est pas dépourvue d'attaches familiales en Arménie où elle a vécu plus de 34 ans avant son entrée en France et où résident ses parents et ses deux frères. Si elle a procédé le 1er mai 2021 à la création d'une autoentreprise, elle n'établit pas, en tout état de cause, que son activité lui procurerait des ressources suffisantes pour vivre. Elle reconnaît d'ailleurs elle-même qu'elle ne subsiste que grâce aux revenus de transfert qu'elle reçoit du département ainsi que de l'Etat et aux aides financières et matérielles d'organisations caritatives. Comme il a été dit au point 1, la requérante s'est également soustraite à deux précédentes mesures d'éloignement. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste qui aurait été commise par le préfet de la Vienne doivent être écartés.

4. En second lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

5. Comme il a été dit au point 3, la fille de Mme C, qui était mineure à la date de l'arrêté attaqué, pouvait l'accompagner en cas de retour dans son pays d'origine. Il n'est pas établi, ni d'ailleurs allégué, que cette enfant qui terminait son année de première en 2022, ne pouvait poursuivre sa scolarité en terminale dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

6. Le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 3.

En ce qui concerne le refus d'un délai de départ volontaire :

7. Aux terme de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () ".

8. Pour refuser à Mme C un délai de départ volontaire, le préfet de la Vienne s'est fondée sur la circonstance que celle-ci n'avait pas exécuté les deux précédentes mesures d'éloignement dont elle avait fait l'objet et qu'il existait, par voie de conséquence, un risque qu'elle se soustraie à la présente décision lui faisant obligation de quitter le territoire français.

9. Si Mme C s'est soustraite à deux mesures d'éloignement, que l'administration n'a d'ailleurs pas cherché à faire exécuter, elle n'a jamais manifesté la moindre volonté de fuir, ni même de dissimuler son adresse, continuant, au contraire, à saisir le préfet de la Vienne de plusieurs demandes successives de réexamen de sa demande d'asile, dont la dernière a été rejetée sans même que l'administration ne juge utile de lui notifier une nouvelle obligation de quitter le territoire français. En outre, il ressort des pièces du dossier, d'une part, que l'intéressée disposait à Châtellerault (Vienne) d'un domicile fixe et, d'autre part, que sa fille, alors mineure, était inscrite depuis le mois de septembre 2021 en classe de première dans un lycée de la ville et devait y poursuivre jusqu'au début du mois de juillet sa scolarité, ce qui indique que l'administration disposait de toutes les informations nécessaires lui permettant de mettre à exécution sa dernière mesure d'éloignement. Compte tenu de ces circonstances particulières, le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 ne pouvait être regardé comme établi. Dans ces conditions, la décision du préfet de la Vienne qui a méconnu ces dispositions, doit être annulée.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ".

11. L'interdiction de retour sur le territoire prononcée à l'encontre de Mme C lui ayant été opposée en considération du refus de départ volontaire annulé par le présent jugement, elle est dépourvue de base légale et doit être annulée par voie de conséquence.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision obligeant Mme C à quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

13. D'une part, il résulte de ce qui a été dit au point 6 que le moyen tiré de ce que l'assignation à résidence devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision obligeant Mme C à quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

14. D'autre part, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 3.

Il résulte de tout ce qui précède que Mme C est fondée à demander l'annulation des décisions en date du 13 mai 2022 par lesquelles le préfet de la Vienne lui a refusé un délai de départ volontaire et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an et que le surplus de ses conclusions à fin d'annulation doit être rejeté.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Eu égard à la nature des décisions annulées et aux motifs d'annulation retenus, les conclusions à fin d'injonction de Mme C doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de Me Bonnet, avocat de Mme C, présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions en date du 13 mai 2022 par lesquelles le préfet de la Vienne a refusé à Mme C un délai de départ volontaire et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, sont annulées.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à Me Bonnet et au préfet de la Vienne.

Délibéré après l'audience du 7 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Crosnier, premier conseiller,

M. Pinturault, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2022.

Le président rapporteur,

Signé

L. B

L'assesseur le plus ancien,

Signé

Y. CROSNIERLa greffière,

Signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef par intérim,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

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