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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2201292

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2201292

lundi 3 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2201292
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantDENIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 mai 2022, M. C A, représenté par Me Denis, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 avril 2022 par lequel le préfet de la Charente-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai courant jusqu'au 6 juillet 2022 et a fixé le pays à destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Charente-Maritime de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à l'expiration d'un délai de dix jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué méconnaît son droit d'être entendu en application de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il est entaché d'erreurs de fait sur l'ancienneté et le caractère continu de sa présence en France, de nature à avoir vicié l'analyse de l'autorité préfectorale quant à sa situation réelle et personnelle ;

- il a été pris en méconnaissance des dispositions des articles L. 425-1 et L. 435-1 du code de l'entrée et du jour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 août 2022, le préfet de la Charente-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Un mémoire enregistré pour M. A le 13 septembre 2022, soit postérieurement à la clôture de l'instruction, n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant albanais né le 23 février 1980, déclare être entré en France le 19 mars 2014, sous couvert d'une carte de résident délivrée par les autorités grecques, pour la période du 22 décembre 2011 au 1er novembre 2021. Après avoir sollicité une première fois, le 28 février 2019, l'octroi d'une carte de résident en qualité d'entrepreneur auprès de la préfecture de la Charente-Maritime, et en l'absence de réponse expresse, il a formulé une nouvelle demande de carte de résident d'une durée de dix ans, en qualité d'entrepreneur, le 25 mars 2021. Par un arrêté du 28 avril 2022 dont il demande l'annulation, le préfet de la Charente-Maritime a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai courant jusqu'au 6 juillet 2022 et a fixé le pays de destination.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Il résulte de ces dispositions que lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. A l'occasion du dépôt de sa demande, il est conduit à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit délivré un titre de séjour et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. D'une part, il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. D'autre part, il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne le refus de titre de séjour, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre celui-ci à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire qui est prise concomitamment et en conséquence du refus de titre de séjour. En outre, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

3. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant, lequel a été entendu par les services de police le 4 avril 2022, aurait détenu des informations relatives à sa situation personnelle, de nature à faire obstacle à l'édiction de l'arrêté contesté, qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance du préfet de la Charente-Maritime. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté litigieux aurait été pris au terme d'une procédure méconnaissant le principe du droit à être entendu doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué mentionne que M. A est entré en France une première fois le 11 janvier 2015 sous couvert de son passeport albanais, valable du 8 octobre 2009 au 7 octobre 2019, muni d'une carte de résident délivrée par les autorités grecques, valide du 27 décembre 2011 au 1er novembre 2021, et que sa dernière entrée en France est datée du 8 octobre 2019. Le préfet de la Charente-Maritime s'est fondé, pour refuser au requérant la délivrance du titre de séjour demandé, sur l'absence de possession par le requérant d'une carte de résident longue durée - Union européenne ou d'un précédent titre l'autorisant à séjourner sur le territoire français. L'arrêté attaqué énonce également que M. A ne remplit pas les conditions résultant des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment au motif que son épouse se maintient irrégulièrement sur le territoire français sans avoir sollicité de titre de séjour et que l'intéressé ne justifie pas de la scolarisation de ses enfants au titre de l'année scolaire 2019-2020. En outre, il précise que M. A ne remplit pas davantage les conditions d'octroi d'un titre mention " entrepreneur / profession libéral ", prescrites par l'article L. 421-5 du même code, la viabilité de sa société n'étant pas démontrée et les revenus qu'il tire de son activité ne lui permettant pas d'en dégager des moyens d'existence suffisants. Enfin, l'arrêté en litige expose que, contrôlé par les services de police de La Rochelle le 4 avril 2022, le requérant n'a fait valoir aucune autre circonstance de nature à justifier un droit au séjour. Si M. A démontre qu'il est entré une première fois sur le territoire français le 19 mars 2014, et que sa dernière arrivée était précédée d'un départ du territoire français le 4 octobre 2019, il résulte de l'instruction que le préfet de la Charente-Maritime aurait pris la même décision s'il avait pris en compte ces circonstances, compte tenu des autres motifs fondant le refus de séjour opposé à sa demande. Par suite, les erreurs de date dont se prévaut M. A ne sont pas de nature à avoir vicié l'examen de sa situation personnelle par l'autorité préfectorale.

5. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 ". En présence d'une demande de régularisation présentée, sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ".

6. D'une part, le requérant se prévaut de sa présence continue en France depuis mars 2014, et de la régularité du séjour de son frère sur le territoire, avec lequel il aurait acheté un bien immobilier dans le département du Cher. Il fait valoir que ses deux enfants mineurs, dont l'un est né en France, ont été scolarisés sur le territoire français à compter du 21 mars 2019 au titre de l'année 2018-2019, et pour l'année scolaire 2020-2021. Toutefois, il n'établit sa présence en France qu'au cours de la période pendant laquelle il a été salarié d'une entreprise, soit du mois d'octobre 2014 au mois de novembre 2016, ni les avis d'imposition pour les années 2015 à 2021, ni les attestations de contrat fournies par EDF, ni le contrat de bail du bien situé à Epinay-sur-Seine (93) en 2014, au demeurant non signé par le propriétaire, n'étant de nature à démontrer de manière suffisamment probante sa présence continue en France sur la période allant de 2017 à 2020. En outre, M. A ne démontre pas que ses enfants ont été scolarisés en France au cours de l'année 2019-2020. Il ne conteste pas non plus que son épouse se maintient irrégulièrement sur le territoire français, après être entrée dans l'espace Schengen le 17 novembre 2018, sans avoir sollicité de titre de séjour. Il ressort également des pièces du dossier qu'il se rend régulièrement en Albanie, où il n'établit pas être dépourvu de toute attache personnelle et familiale. D'autre part, si M. A fait valoir sa qualité de gérant d'une société à responsabilité limitée immatriculée au registre du commerce et des sociétés de Saintes le 28 février 2019, il ressort des pièces du dossier que, nonobstant un chiffre d'affaires de 237 419 euros au titre de l'année 2021 et une ligne de dépense du bilan comptable faisant apparaître 46 404 euros de " salaires et traitements " en charges d'exploitation, il n'a pu justifier de revenus personnels qu'au titre des mois de mars et d'avril 2022. Enfin, il ne démontre, ni même n'allègue, que des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels justifieraient que lui soit octroyée une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " ou " salarié ". Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le préfet de la Charente-Maritime aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne lui délivrant pas de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 précité doit être écarté.

8. L'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Pour les mêmes motifs que ceux qui sont exposés au point 6 du présent jugement, l'arrêté litigieux ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale. Le moyen tiré de la violation des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 28 avril 2022, par lequel le préfet de la Charente-Maritime a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai courant jusqu'au 6 juillet 2022, et a fixé le pays de destination, doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Denis et au préfet de la Charente-Maritime.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 15 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Bruston, présidente,

Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère,

Mme Gibson-Théry, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2022.

La rapporteure,

Signé

S. GIBSON-THERY

La présidente,

Signé

S. BRUSTONLa greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Charente-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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