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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2201464

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2201464

lundi 21 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2201464
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantEKOUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 juin 2022, Mme A C, représentée par la SELARL Ekoue Avocat, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 juin 2022 par lequel le préfet de la Vienne l'a obligée à quitter le territoire français, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 16 juin 2022 par lequel le préfet de la Vienne l'a assignée à résidence dans le département de la Vienne pendant cent-quatre-vingts jours, avec obligation de se présenter les lundis, mercredis et vendredis à 8h00, hors jours fériés, au commissariat de police de Poitiers ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :

- il a été signé par une autorité incompétente ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 611-1 et L. 611-3 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle méconnaît les dispositions de l'articles L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle justifie d'une vie privée et familiale en France et ne saurait être considérée comme une menace à l'ordre public ;

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français et de l'assignation à résidence.

Sur la décision portant assignation à résidence :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation et porte atteinte à son droit à la dignité protégé par l'article 1er de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de libertés fondamentales ;

Par un mémoire en défense enregistré le 18 juillet 2022, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Par un courrier du 20 octobre 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré d'une substitution de la base légale de la décision portant obligation de quitter le territoire français, laquelle peut trouver son fondement sur le 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au lieu du 1° du même article.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- et les observations de Me Ekoué, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante de la République du Congo née le 10 mai 1999, est entrée en France le 13 octobre 2018 sous couvert d'un visa de long séjour portant la mention " étudiant ". Par un arrêté du 7 juin 2021 devenu définitif, la préfète de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par un arrêté du 15 octobre 2021, confirmé par un jugement du tribunal administratif de Poitiers du 10 mars 2022, la préfète de la Vienne a assigné Mme C à résidence pour une durée de cent-quatre-vingts jours. Par deux arrêtés du 16 juin 2022, dont elle demande l'annulation, le préfet de la Vienne l'a obligée à quitter le territoire français, a fixé le pays de renvoi, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a, à nouveau, assignée à résidence pendant cent-quatre-vingts jours.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 août 2022. Par suite, les conclusions qu'elle a présentées tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :

3. En premier lieu, par un arrêté du 7 mars 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, Mme Pascale Pin, secrétaire générale de la préfecture de la Vienne, a reçu délégation de signature du préfet à l'effet de signer notamment tous arrêtés entrant dans le champ d'application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision en litige doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, l'arrêté en litige a été pris au visa des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables à la situation de Mme C, des stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de la convention signée à Schengen ainsi que des stipulations de la convention internationale des droits de l'enfant. Il décrit sa situation administrative, personnelle et familiale. Il précise qu'elle a bénéficié d'une carte de séjour pluriannuelle mention " étudiant " valable du 13 octobre 2019 au 12 avril 2021, et qu'elle a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement non exécutée. Il énonce également qu'elle déclare être célibataire et avoir un enfant âgé de cinq mois, mais qu'elle n'établit pas avoir tissé de liens personnels suffisamment intenses, anciens et stables en France. L'arrêté litigieux, qui contient l'ensemble des considérations de fait et de droit qui constituent le fondement des décisions qu'il comporte est, dès lors, suffisamment motivé.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / 1° L'étranger mineur de dix-huit ans () ". L'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant stipule : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt de l'enfant doit être une considération primordiale ".

6. D'une part, s'il est constant que la fille de Mme C, née le 26 décembre 2021, est mineure, cette circonstance n'a pas d'incidence sur la légalité des décisions contestées dès lors qu'elles ont été prises à l'encontre de la requérante. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précitées doit, dès lors, être écarté.

7. D'autre part, la requérante peut reconstituer sa cellule familiale avec son enfant dans son pays d'origine. Il s'ensuit que le préfet de la Vienne n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant en prenant l'arrêté en litige.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". L'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". En application de ces dispositions, il appartient à l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France d'apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

9. Si Mme C se prévaut de son arrivée régulière sur le territoire français le 13 octobre 2018 et de la naissance, le 26 décembre 2021, de sa fille dont le père est titulaire d'une carte de résident de dix ans en France, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle ait noué en France des liens personnels et familiaux suffisamment anciens et stables et d'une particulière intensité. Si le père de sa fille atteste qu'il procède à un virement mensuel de 70 euros pour subvenir aux besoins de leur enfant, la requérante déclare, d'après le procès-verbal de son audition du 15 octobre 2021 par la police nationale, ne pas vivre avec lui, savoir qu'il est intérimaire sans pour autant connaître sa profession, et ne fait état d'aucune autre relation sur le territoire. En outre, elle affirme ne pas avoir de membres de sa famille en France, et n'établit pas être dépourvue d'attaches dans son pays d'origine, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 19 ans avant son entrée récente en France. Dans ces conditions, la mesure d'éloignement litigieuse n'a pas porté au droit de Mme C au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis et les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions et stipulations citées au point précédent doivent être écartés.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ", et selon l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Enfin, l'article L. 612-3 de ce code dispose : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ;5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () ". Si Mme C fait valoir qu'aucune charge n'a été retenue contre elle à la suite de son audition au commissariat de police le 15 juin 2022 et qu'elle ne représente donc pas une menace pour l'ordre public, le préfet de la Vienne ne s'est pas fondé, contrairement à ce qu'elle soutient, sur ce qu'elle constituerait une telle menace mais sur le risque qu'elle se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, aux motifs qu'elle a déclaré son intention de ne pas y déférer et qu'elle s'est déjà soustraite à l'exécution de la précédente mesure d'éloignement du 7 juin 2021 la concernant. Dans ces conditions, le préfet de la Vienne n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées en prenant l'arrêté en litige.

11. En sixième lieu, il résulte de ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision par laquelle le préfet de la Vienne l'a obligée à quitter le territoire français. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de renvoi doit être écartée.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

12. En premier lieu, ainsi qu'il ressort des motifs exposés au point 1, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision en litige doit être écarté comme manquant en fait.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ". La décision en litige a été prise au visa des stipulations de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales, des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables à la situation de Mme C, ainsi que de la mesure d'éloignement du même jour. Elle mentionne qu'elle justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou regagner son pays d'origine en raison de la crise sanitaire, qui a ralenti les délais d'obtention d'un " routing " vers la République du Congo. La décision attaquée, qui contient l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement est, dès lors, suffisamment motivée.

14. En troisième lieu, il résulte de ce qui précède que la décision par laquelle le préfet de la Vienne a obligé la requérante à quitter le territoire français n'est pas illégale. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision portant assignation à résidence doit être écartée.

15. En quatrième et dernier lieu, l'article 1er de la charte des droits fondamentaux de l'union européenne stipule : " La dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et

protégée ". Si Mme C invoque une violation de son droit au respect de sa dignité en raison des trajets qu'elle doit effectuer trois fois par semaine, avec sa fille, entre le commissariat et son domicile, sans moyen de locomotion, pendant cent-quatre-vingts jours, il ressort des pièces du dossier que son domicile se situe à 2,5 kilomètres du commissariat. Dès lors, l'arrêté attaqué ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la dignité humaine de Mme C, et n'est pas davantage entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :

16. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que les décisions par lesquelles le préfet de la Vienne a obligé la requérante à quitter le territoire français et l'a assignée à résidence pour cent-quatre-vingts jours ne sont pas illégales. Dès lors, l'exception d'illégalité de ces décisions, soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, doit être écartée.

17. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation des arrêtés du 16 juin 2022. Par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au préfet de la Vienne.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 27 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Bruston, présidente,

Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère,

Mme Gibson-Théry, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2022.

La rapporteure,

Signé

S. GIBSON-THERY

La présidente,

Signé

S. BRUSTONLa greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef par intérim,

La greffière,

N. COLLET

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