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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2201605

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2201605

vendredi 7 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2201605
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantEKOUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 30 juin 2022 et le 4 août 2022, Mme A D, représentée par Me Ekoue, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 30 mai 2022 par lequel le préfet de la Vienne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer un titre de séjour dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, dans le même délai et sous la même astreinte, de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des frais irrépétibles, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme C soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- la décision de refus de délivrer un titre de séjour a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'un erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle a été prise en violation des dispositions des dixième et onzième alinéas du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et du 1° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est entachée d'erreur de droit ; elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;

- la décision fixant le pays de renvoi doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour et de l'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 septembre 2022, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention franco-gabonaise du 2 décembre 1992 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les observations de Me Ekoue, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A D, ressortissante gabonaise née le 6 décembre 1995, est entrée sur le territoire français le 2 novembre 2017, sous couvert d'un visa " étudiant " valable jusqu'au 17 octobre 2018. Elle a bénéficié d'une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant ", renouvelée le 18 octobre 2019 et dont la validité a expiré le 17 octobre 2020. Le 4 septembre 2020, elle a donné naissance à une fille issue de son union avec un ressortissant gabonais. Par un courrier du 16 février 2021, elle a déposé une demande de titre de séjour au titre de sa vie privée et familiale. Par un arrêté en date du 30 mai 2022, le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle était susceptible d'être éloignée. Elle demande l'annulation de ces décisions.

Sur la compétence du signataire de l'arrêté en litige :

2. L'arrêté en litige a été signé par la secrétaire générale de la préfecture de la Vienne qui, par un arrêté du 7 mars 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le département de la Vienne, a reçu du préfet de ce département délégation de signature à l'effet de signer notamment tous arrêtés entrant dans le champ d'application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté en litige manque en fait.

Sur la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour ;

3. L'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L 423-15, L 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

4. Mme C fait valoir qu'elle réside depuis cinq ans en France, où elle a suivi des études et où elle fait des efforts pour s'insérer dans la vie professionnelle, qu'elle vit en concubinage avec le père de sa fille, née en France le 4 septembre 2020, qu'elle s'occupe de son enfant mineure, qu'elle a noué en France des liens amicaux et qu'elle dispose, grâce notamment à l'aide de sa famille, de ressources suffisantes. Toutefois, la requérante, qui est en recherche d'emploi et qui ne justifie avoir obtenu aucun diplôme à l'issue des études qu'elle a suivies en France, ne démontre pas avoir noué sur le territoire national des liens stables et d'une particulière intensité avec d'autres personnes que sa fille et le père de celle-ci, qui est lui-même de nationalité gabonaise, est en situation irrégulière sur le territoire français et qui a fait l'objet d'une mesure d'éloignement prise à son égard le 11 juin 2020, confirmée par un jugement du tribunal administratif du 7 juillet 2021. Si des personnes de l'entourage de Mme C témoignent des relations amicales qu'elles entretiennent avec cette dernière, ces seules attestations ne suffisent pas à démontrer que l'intéressée a noué avec ces personnes des liens personnels d'une particulière stabilité et d'une particulière intensité. En outre, il n'est pas allégué que Mme C serait dépourvue d'attaches dans son pays d'origine, où réside sa mère. Enfin, il n'est pas démontré, ni d'ailleurs allégué, que la cellule familiale de la requérante ne pourrait se reconstituer dans son pays d'origine, dont le père de sa fille a également la nationalité. Dans ces conditions, au regard de l'appréciation qu'il a portée sur la nature des liens que la requérante a noués sur le territoire français et indépendamment de celle qu'il a portée, au regard des éléments qui lui ont été produits, sur ses ressources et ses conditions d'existence, il résulte des pièces du dossier qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet de la Vienne n'a pas porté à sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a pris sa décision. Par suite, cette autorité n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, le préfet ne s'est pas non plus livré à une appréciation manifestement erronée des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressée.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, dès lors que, pour les mêmes motifs que ceux exposés ci-dessus au point 4, Mme C n'est pas fondée à soutenir que la décision de refus de titre de séjour aurait porté à sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise, elle ne peut utilement soutenir que l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français aurait été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. En deuxième lieu, aux termes du dixième alinéa du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, auquel se réfère la Constitution du 4 octobre 1958 : " La Nation assure à l'individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement ". Aux termes du onzième alinéa du même préambule : " " [La Nation] garantit à tous, notamment à l'enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l'incapacité de travailler a le droit d'obtenir de la collectivité des moyens convenables d'existence. " L'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990, publiée par décret du 8 octobre 1990, stipule : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Ces textes sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

7. Mme C se prévaut de ce que l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français impliquera nécessairement le départ de sa fille, âgée de dix-huit mois, en violation des dispositions du 1° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui prohibe l'éloignement des enfants mineurs. Toutefois, d'une part, la requérante ne peut utilement se prévaloir des dispositions de cet article, dès lors qu'aucune mesure d'éloignement n'a été prise contre sa fille. D'autre part, cette enfant est née de l'union de la requérante avec un ressortissant gabonais qui est lui-même en situation irrégulière et qui fait l'objet d'une mesure d'éloignement. Dans ces conditions, dès lors qu'il n'est pas démontré, ni même allégué, que la cellule familiale ne pourrait pas se recomposer dans le pays dont sont originaires les deux parents de l'enfant et où le père a, lui aussi, vocation à retourner, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en faisant obligation à Mme C de quitter le territoire français, le préfet de la Vienne aurait porté une atteinte excessive à l'intérêt supérieur de son enfant et méconnu les principes constitutionnels et les stipulations de la convention internationale sur les droits de l'enfant rappelés ci-dessus au point 6.

8. En troisième lieu, dès lors que les moyens dirigés contre la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour ont été écartés, Mme C ne peut utilement se prévaloir de l'illégalité de cette décision pour obtenir l'annulation de celle par laquelle le préfet de la Vienne lui a fait obligation de quitter le territoire français.

Sur la décision fixant le pays de destination :

9. Dès lors que les moyens dirigés contre la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour et contre l'obligation de quitter le territoire français ont été écartés, Mme C ne peut utilement se prévaloir de l'illégalité de ces décisions pour obtenir l'annulation de celle par laquelle le préfet de la Vienne a fixé le pays de destination.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme Mme C ne peut qu'être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et celles présentées au titre des frais irrépétibles, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au préfet de la Vienne.

Délibéré après l'audience du 20 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Crosnier, premier conseiller,

M. Pinturault, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2022.

Le rapporteur,

signé

M. PINTURAULT

Le président,

signé

L. CAMPOY La greffière,

signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef par intérim,

La greffière,

signé

D. GERVIER

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