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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2201657

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2201657

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2201657
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantGALLARDO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 8 juillet 2022, le 27 septembre 2023 et le 2 mai 2024, M. B A, représenté par Me Pommier, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le président de la chambre d'agriculture de la Vienne a implicitement rejeté sa demande de protection fonctionnelle formulée par un courrier du 7 mars 2022 ;

2°) d'enjoindre au président de la chambre d'agriculture de la Vienne, à titre principal, de lui accorder la protection fonctionnelle en prenant toutes les mesures de nature à faire cesser les agissements confinant au harcèlement moral qu'il subit, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande de protection fonctionnelle, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de la chambre d'agriculture de la Vienne la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise au terme d'une procédure irrégulière, en l'absence de saisine préalable de la commission administrative paritaire de la chambre d'agriculture pour avis sur sa demande de protection impliquant l'adoption de mesures d'amélioration de ses conditions de travail et d'emploi ;

- elle est dépourvue de motivation malgré sa demande de communication de ses motifs par un courrier du 8 juillet 2022, et méconnaît ainsi les dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il a été victime, depuis 2020, d'agissements répétés de la part du président de la chambre d'agriculture confinant au harcèlement moral, qui se sont aggravés depuis le mois de juin 2021 avec l'arrivée d'une nouvelle directrice générale, se sont traduits par une perte flagrante de responsabilités ainsi que des critiques virulentes et publiques portées à son encontre, et ont abouti à un burn-out et une dégradation de ses conditions d'emploi ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions des articles L. 134-5 et L. 134-6 du code général de la fonction publique instituant une protection fonctionnelle au profit de l'ensemble des agents publics, et celles de l'article L. 136-1 du même code imposant à l'employeur public de mettre en place des conditions d'hygiène et de sécurité préservant la santé des agents, dès qu'elle lui refuse la mise en œuvre de mesures d'urgence de nature à faire cesser le risque psychosocial pesant sur lui et à prévenir l'aggravation de ses dommages ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 2312-59 du code du travail, à défaut d'enquête diligentée par le président de la chambre d'agriculture, malgré l'alerte qui lui a été communiquée par les élus du personnel concernant sa souffrance au travail.

Par des mémoires en défense enregistrés les 12 septembre 2022 et 5 avril 2024, la chambre d'agriculture de la Vienne, représentée par la SELARL Ten France, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 500 euros soit mise à la charge de M. A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à titre principal, la requête n'est pas recevable en l'absence de décision de rejet implicite, le courrier du 7 mars 2022 de M. A ne constituant pas une demande de protection fonctionnelle mais seulement une dénonciation de ses conditions de travail qu'il estime dégradées, et qu'en tout état de cause, le courrier du 4 avril 2022, qui y répond par un refus, a été contesté par M. A au-delà du délai raisonnable de recours d'un an ;

- à titre subsidiaire, les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 52-1311 du 10 décembre 1952 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Gibson-Théry,

- les conclusions de Mme Thèvenet-Bréchot, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Duclos, substituant Me Pommier, représentant M. A, et de Me Leeman, représentant la chambre d'agriculture de la Vienne.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a été recruté par la chambre d'agriculture de la Vienne le 1er janvier 1993 en qualité de chargé de référence en production caprine, puis titularisé le 1er juillet 1993. Il a ensuite été nommé responsable des activités de formation de 1999 à 2006, chef du service économie-territoires-formation entre 2006 et 2017, responsable du service " conseil aux exploitations " en 2017 et 2018, puis directeur général par intérim entre mars 2019 et janvier 2020 et entre décembre 2020 et mai 2021, et, enfin, directeur adjoint de la chambre d'agriculture entre février 2020 et novembre 2020 et de juin 2021 à février 2022. M. A a été placé en congé de maladie du 26 octobre 2018 au 1er mars 2019, du 29 septembre 2020 au 18 décembre 2020 puis à compter du 7 février 2022. Par un courrier qu'il a adressé au président de la chambre d'agriculture le 7 mars 2022, M. A doit être regardé comme ayant sollicité l'octroi d'une protection fonctionnelle dans l'exercice de ses fonctions. Par sa requête, M. A demande l'annulation de la décision du 4 avril 2022 par laquelle le président de la chambre d'agriculture de la Vienne a rejeté sa demande du 7 mars 2022.

Sur les fins de non-recevoir opposées par la chambre d'agriculture :

2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 10 décembre 1952 relative à l'établissement obligatoire d'un statut du personnel administratif des chambres d'agriculture, des chambres de commerce et des chambres de métiers : " La situation du personnel administratif des chambres d'agriculture, des chambres de commerce et des chambres de métiers est déterminée par un statut établi par des commissions paritaires nommées, pour chacune de ces institutions, par le ministre de tutelle ". Les agents des chambres d'agriculture sont régis par les seuls textes pris en application de la loi n° 52-1311 du 10 décembre 1952 à l'exclusion des dispositions du code général de la fonction publique consacrées aux droits et obligations des fonctionnaires. En particulier, ni les dispositions de l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique, ni celles de son article L. 134-5 ne s'appliquent au personnel de ces organismes. Toutefois, indépendamment de ces dispositions, le fait pour un agent public relevant du statut du personnel administratif des chambres d'agriculture de subir des agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel caractérise un comportement de harcèlement moral, de nature à justifier l'octroi de la protection fonctionnelle.

3. D'une part, il résulte de l'instruction que par son courrier du 7 mars 2022, M. A a non seulement décrit une situation qui, selon lui, confinait au harcèlement moral que le président de la chambre d'agriculture aurait exercé à son égard, mais aussi demandé au président de la structure consulaire de pouvoir exercer ses fonctions " dans des conditions humaines et sécurisantes " et de lui " indiquer quelles mesures [il entendait] mettre en œuvre pour faire cesser la situation " alors que l'exercice de ses fonctions dans ces conditions de dénigrement, de mépris et de rejet de la part de son employeur mettait sa santé en danger, psychologiquement et physiquement. Ainsi, en dépit de l'absence des termes de " protection fonctionnelle " dans ce courrier dont l'objet ne précise pas une telle demande, il en ressort que M. A sollicitait du président qu'il l'informe de la nature des mesures concrètes qu'il envisageait de prendre pour faire cesser les agissements " confinant au harcèlement moral " dont le requérant s'estimait victime de la part de ce même président. Dans ces conditions, le courrier du 7 mars 2022 doit être regardé comme une demande de protection fonctionnelle de la part de M. A au président de la chambre d'agriculture de la Vienne.

4. D'autre part, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative, dans sa rédaction applicable au présent litige : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. () ". Aux termes de l'article R. 421-5 dudit code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ". Par ailleurs, en vertu de l'article L. 112-2 du code des relations entre le public et l'administration, ne sont applicables aux relations entre l'administration et ses agents ni les dispositions de l'article L. 112-3 de ce code aux termes desquelles : " Toute demande adressée à l'administration fait l'objet d'un accusé de réception () ", ni celles de son article L. 112-6 qui dispose que : " les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis () ".

4. Si, par son courrier du 4 avril 2022, le président de la chambre d'agriculture de la Vienne a accusé réception du courrier précité du 7 mars 2022 et mentionné qu'il ne partageait pas, à l'instar de la directrice générale, " la situation décrite " par le requérant, il résulte de ces termes, bien que laconiques, que le président de la chambre d'agriculture doit être regardé comme estimant qu'en l'absence de situation de harcèlement moral, il rejette nécessairement la demande de mise en œuvre de mesures visant à faire cesser les agissements confinant au harcèlement moral tels que les qualifie le requérant. En tout état de cause et en l'absence de preuve de réception par M. A de la décision du 4 avril 2022 produite par l'administration, M. A n'était pas forclos à contester le refus de protection en litige par sa requête enregistrée le 8 juillet 2022, dès lors que la notification du courrier du 4 avril 2022 ne peut être considérée comme certaine qu'au 8 juillet 2022, date à laquelle M. A a également demandé par courrier la communication des motifs de rejet de sa demande, " au vu de [la] réponse du 4 avril 2022 ". Contrairement à ce que soutient la chambre d'agriculture, la circonstance que le mémoire introductif d'instance n'ait visé que la décision implicite de rejet de sa demande n'a pas d'influence sur la recevabilité de la requête de M. A dès lors qu'il en ressort sans ambiguïté qu'il entendait contester le refus de mise en œuvre de mesures permettant de faire cesser les agissements dont il se plaignait.

5. Il résulte de ce qui précède que les fins de non-recevoir tirées de l'irrecevabilité de la requête de M. A doivent être écartées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () / 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

7. Il résulte de la combinaison de ces dispositions et de celles qui sont citées au point 2 du présent jugement, que la décision refusant à un agent public d'une chambre d'agriculture le bénéfice de la protection fonctionnelle doit être regardée comme refusant un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir, au sens des dispositions du 6° de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Elle est ainsi au nombre des décisions qui, en application de cet article, doivent être motivées.

8. Il résulte de ce qui a été dit au point 4 du présent jugement que la décision du 4 avril 2022 est très succinctement motivée en fait et ne comporte aucune motivation en droit. Par suite, cette décision est insuffisamment motivée.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 4 avril 2022 refusant d'octroyer la protection fonctionnelle à M. A doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de la décision du 4 avril 2022 implique seulement que la demande de protection fonctionnelle de M. A soit réexaminée, sur le fondement de l'article L. 911-2 du code de justice administrative. Il y a lieu d'enjoindre à la chambre d'agriculture de la Vienne de réexaminer la demande de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. A, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par la chambre d'agriculture de la Vienne au titre des frais qu'elle a exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la chambre d'agriculture de la Vienne une somme de 1 300 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 4 avril 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la chambre d'agriculture de la Vienne de réexaminer la demande de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : La chambre d'agriculture de la Vienne versera à M. A une somme de 1 300 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la chambre d'agriculture de la Vienne.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cristille, président,

Mme Gibson-Théry, première conseillère,

M. Tiberghien, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024.

La rapporteure,

Signé

S. GIBSON-THERY

Le président,

Signé

P. CRISTILLELa greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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