mardi 10 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2201959 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 7 août 2022, 3 novembre 2022 et 3 janvier 2023, la société civile immobilière (SCI) Château de Sigon, représentée par son gérant M. D B, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 19 juillet 2022 par laquelle la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine a refusé d'inscrire au titre des monuments historiques le Calvaire de Sigon et la chapelle du logis de Sigon situés sur la commune de Migné-Auxances (Vienne) ;
2°) de mettre à la charge de l'État les dépens de l'instance.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière en l'absence d'information du demandeur et de la commune quant à la date à laquelle la demande serait examinée par la commission régionale du patrimoine et de l'architecture ;
- elle méconnait les dispositions de l'article R. 611-28 du code du patrimoine dès lors que le maire de la commune n'a pas été consulté quant à la demande d'inscription du Calvaire de Sigon ;
- les avis du maire de la commune de Migné-Auxances, de l'architecte en chef des monuments historiques, de l'architecte des bâtiments de France, du conservateur régional des monuments historiques et du chef de service régional de l'inventaire général du patrimoine culturel, à supposer qu'ils aient été recueillis ainsi que le prévoit le guide de la protection établi par le ministère de la culture, n'ont pas été joints au dossier ni ne lui ont été communiqués ;
- la commission régionale, réunie en visioconférence, n'a pu respecter les modalités de vote prévues par l'article R. 611-29 du code du patrimoine ;
- les éléments produits par la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine ne permettent pas de vérifier que les exigences posées par les dispositions des articles R. 611-24 et R. 611-30 du code du patrimoine ont été respectées ;
- il a été privé de son droit à être entendu, en méconnaissance de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 6 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales en tant que la commission régionale du patrimoine et de l'architecture a émis son avis en se fondant sur une information incomplète et partiale ;
- elle méconnait le principe de loyauté ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 621-25 du code du patrimoine dès lors qu'elle ne fait aucune référence à l'intérêt historique du calvaire ni ne prend en compte la trace mémorielle qu'il convient de conserver ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, le calvaire étant demeuré dans son état originel à la seule exception de la restauration de la croix, endommagée par la foudre.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 11 octobre et 6 novembre 2022, la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.
Par un courrier du 20 novembre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7-3 du code de justice administrative que, dans l'hypothèse où il serait fait droit aux conclusions à fins d'annulation de la requête, le tribunal est susceptible de faire usage des pouvoirs d'injonction d'office qu'il tient des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative en enjoignant le réexamen de la demande présentée par M. B.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du patrimoine ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Bréjeon,
- les conclusions de M. Pipart, rapporteur public,
- et les observations de M. B, représentant la SCI Château de Sigon.
Considérant ce qui suit :
1. M. D B, gérant de la société civile immobilière (SCI) Château de Sigon, a demandé la protection au titre des monuments historiques du site du Calvaire de Sigon, situé 23 rue du docteur A C à Migné-Auxances (Vienne). Le 2 mai 2022, la délégation permanente de la commission régionale du patrimoine et de l'architecture a émis un avis défavorable à l'inscription du calvaire, du manoir et de la chapelle de Sigon au titre des monuments historiques. Par une décision du 19 juillet 2022, la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine a rejeté la demande présentée par la SCI Château de Sigon. Cette dernière demande l'annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article R. 621-3 du code du patrimoine : " Les demandes de classement d'un immeuble sont adressées au préfet de la région dans laquelle est situé l'immeuble. La demande est accompagnée de la description de l'immeuble, d'éléments relatifs à son histoire et à son architecture, ainsi que des photographies et des documents graphiques le représentant dans sa totalité et sous ses aspects les plus intéressants du point de vue de l'histoire et de l'art. " et aux termes de l'article R. 621-4 de ce code : " Le préfet de région recueille l'avis de la commission régionale du patrimoine et de l'architecture ou de sa délégation permanente sur les demandes dont il est saisi, après avoir vérifié le caractère complet du dossier, ainsi que sur les propositions de classement dont il prend l'initiative. Après avis de la commission régionale du patrimoine et de l'architecture réunie en formation plénière, il peut soit proposer au ministre chargé de la culture une mesure de classement, soit inscrire l'immeuble au titre des monuments historiques. Dans tous les cas, il informe le demandeur de sa décision. Lorsque le préfet de région propose au ministre le classement de tout ou partie d'un immeuble, il peut au même moment prendre un arrêté d'inscription à l'égard de cet immeuble. "
3. En application de l'article R. 611-28 du code du patrimoine : " La commune ou l'établissement public de coopération intercommunale compétent en matière de plan local d'urbanisme, de document d'urbanisme en tenant lieu et de carte communale, ainsi que l'autorité compétente en matière d'autorisations d'urbanisme sont informées de l'ordre du jour qui les concerne et sont entendues par la commission si elles en font la demande. L'architecte des Bâtiments de France et le conservateur des antiquités et objets d'art sont entendus par la commission lorsqu'elle procède à l'examen d'affaires relevant de leur compétence. " Il résulte de ces dispositions que le maire de la commune dans laquelle se situe un immeuble soumis à l'examen de la commission régionale du patrimoine et de l'architecture doit être informé de l'inscription à l'ordre du jour des questions relatives à l'inscription de l'immeuble. Il peut, s'il en fait la demande, être entendu par la commission à cette occasion.
4. D'une part, il ressort des pièces du dossier que, par un courrier du 11 avril 2022, le maire de la commune de Migné-Auxances a été informé de la réunion de la délégation permanente de la commission régionale du patrimoine et de l'architecture le 2 mai 2022 afin d'étudier la demande de protection au titre des monuments historiques de l'édifice situé sur le territoire de sa commune, à savoir la chapelle du logis de Sigon. Il ressort toutefois des pièces du dossier que l'ordre du jour de cette réunion portait sur les deux éléments pour lesquels M. B, représentant la SCI Château de Sigon, a sollicité la protection au titre des monuments historiques, à savoir, d'une part, le Calvaire de Sigon et, d'autre part, le logis et la chapelle de Sigon. Il s'ensuit que le maire de la commune n'a pas été informé de ce que la réunion de la délégation permanente de la commission régionale du patrimoine et de l'architecture porterait également sur la demande de protection concernant le Calvaire de Sigon. Dans ces conditions, et dès lors que l'information du maire de la commune constitue une formalité substantielle dont l'omission est susceptible de vicier la procédure de classement ou d'inscription, le moyen tiré de l'absence d'information complète du maire avant la réunion de la délégation permanente de la commission régionale du patrimoine et de l'architecture doit être accueilli.
5. D'autre part, il est constant que le Calvaire de Sigon est situé aux abords du Château d'Auxances, lequel est inscrit et classé partiellement au titre des monuments historiques, et de l'Eglise de Migné, inscrite au titre des monuments historiques. Il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier que l'architecte des Bâtiments de France ait été entendu par la délégation permanente de la commission régionale du patrimoine et de l'architecture lors de sa réunion le 2 mai 2022, en méconnaissance des dispositions de l'article R. 611-28 du code du patrimoine citées au point 3.
6. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la SCI Château de Sigon est fondée à demander l'annulation de la décision du 19 juillet 2022 par laquelle la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine a refusé d'inscrire le Calvaire de Sigon et la chapelle du logis de Sigon au titre des monuments historiques.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
7. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, le présent jugement implique seulement qu'il soit enjoint à la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine de procéder au réexamen de la demande présentée par M. B dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.
Sur les dépens de l'instance :
8. La présente instance n'ayant donné lieu à aucuns dépens, il y a lieu de rejeter les conclusions présentées en ce sens par la société requérante.
D É C I D E :
Article 1 : La décision du 19 juillet 2022 par laquelle la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine a refusé d'inscrire le Calvaire de Sigon et la chapelle du logis de Sigon au titre des monuments historiques est annulée.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine de procéder au réexamen de la demande présentée par la SCI Château de Sigon dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société civile immobilière Château de Sigon et à la ministre de la culture.
Copie en sera adressée, pour information, à la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine.
Délibéré après l'audience du 26 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Campoy, président,
Mme Bréjeon, conseillère,
M. Raveneau, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 décembre 2024.
La rapporteure,
signé
R. BRÉJEON
Le président,
signé
L. CAMPOYLa greffière,
signé
D. GERVIER
La République mande et ordonne à la ministre de la culture en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
signé
D. GERVIER
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