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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2202007

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2202007

jeudi 5 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2202007
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Poitiers, statuant en formation collégiale, a rejeté les requêtes de M. F D. Le requérant contestait deux décisions du garde des sceaux, ministre de la justice, prolongeant son placement à l'isolement en détention provisoire. Le tribunal a jugé que les signataires des décisions attaquées disposaient d'une délégation de signature régulière, écartant ainsi le moyen d'incompétence. La solution retenue est fondée sur le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du gouvernement.

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I - Par une requête enregistrée le 12 août 2022 sous le n° 2202007 et un mémoire enregistré le 13 mars 2024, M. F D, représenté par Me Arnaud, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 21 juin 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a prolongé du 22 juin 2022 au 22 septembre 2022 la mesure de placement à l'isolement prise à son encontre ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat les entiers dépens de l'instance.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure ;

- elle est entachée d'inexactitude matérielle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 octobre 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 novembre 2022.

II - Par une requête enregistrée le 21 novembre 2022 sous le n° 2202896 et un mémoire enregistré le 13 mars 2024, M. F D, représenté par Me Arnaud, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 12 septembre 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a prolongé du 22 septembre 2022 au 22 décembre 2022 la mesure de placement à l'isolement prise à son encontre ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat les entiers dépens de l'instance.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure ;

- elle est entachée d'inexactitude matérielle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 mars 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 janvier 2023.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- la loi 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dumont,

- et les conclusions de M. Lacaïle, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. F D, en détention provisoire depuis le 11 décembre 2017 au centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne, est placé à l'isolement depuis le 12 décembre 2017. Par sa requête n° 2202007, il demande l'annulation de la décision du 21 juin 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a prolongé son placement à l'isolement pour la période du 22 juin 2022 au 22 septembre 2022. Par sa requête n°2202896, il demande l'annulation de la décision du 12 septembre 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a prolongé cette mesure du 22 septembre 2022 au 22 décembre 2022.

2. Les requêtes n°2202007 et n°2202896 présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, en vertu des dispositions de l'article 1er du décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du gouvernement : " A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre ou du secrétaire d'Etat et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : / 1° (), les directeurs d'administration centrale () ". Aux termes de l'article 3 du même décret : " Les personnes mentionnées aux 1° et 3° de l'article 1er peuvent donner délégation pour signer tous actes relatifs aux affaires pour lesquelles elles ont elles-mêmes reçu délégation :/ 1° Aux magistrats, aux fonctionnaires de catégorie A () ".

4. D'une part, par un arrêté du 14 mars 2022 portant délégation de signature, régulièrement publié au Journal officiel de la République Française du 18 mars 2022, le directeur de l'administration pénitentiaire a donné délégation à Mme C B, directrice des services pénitentiaires, adjointe au chef du bureau de la gestion des détentions, à l'effet de signer, au nom du garde des sceaux, ministre de la justice, dans la limite de ses attributions, tous actes, arrêtés et décisions, à l'exclusion des décrets. Dès lors, le moyen tiré de ce que la signataire de la décision du 21 juin 2022 n'aurait pas été compétente manque en fait.

5. D'autre part, par un arrêté du 1er septembre 2022 portant délégation de signature, régulièrement publié au Journal officiel de la République Française du 4 septembre 2022, le directeur de l'administration pénitentiaire a donné délégation à M. E A, directeur des services pénitentiaires, chef du bureau de la gestion des détentions, à l'effet de signer, au nom du garde des sceaux, ministre de la justice, dans la limite de ses attributions, tous actes, arrêtés et décisions, à l'exclusion des décrets. Dès lors, le moyen tiré de ce que le signataire de la décision du 12 septembre 2022 n'aurait pas été compétent manque en fait.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. () / La décision est motivée. () ". Aux termes de l'article R. 213-25 du même code : " Lorsqu'une personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le garde des sceaux, ministre de la justice, peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. (). / L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. / Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée ".

7. En l'espèce, les décisions de prolongation du placement à l'isolement de M. D sont motivées par son profil pénal, à savoir une première condamnation pour des faits de non-dénonciation d'un crime terroriste et une mise en examen pour des faits en relation avec une entreprise terroriste, son inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés, les préconisations du quartier d'évaluation de la radicalisation relevant son ancrage dans l'islam radical et l'influence qu'il est susceptible d'exercer sur la population carcérale, notamment compte tenu de sa personnalité charismatique et de la médiatisation de l'affaire pour laquelle il est mis en examen. Elles sont, enfin, fondées sur les incidents qui se sont produits en détention ainsi que sur son attitude en détention. En outre, les incidents en cause sont énoncés de manière suffisamment précise et circonstanciée. Il en résulte que les décisions en litige sont spécialement motivées. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 213-25 du code pénitentiaire : " Lorsqu'une personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le garde des sceaux, ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef de l'établissement pénitentiaire selon les modalités prévues par les dispositions de l'article R. 213-21. () ". Aux termes de l'article R. 213-21 du même code : " () Le chef de l'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du garde des sceaux, ministre de la justice. ". Enfin, aux termes de l'article R. 213-20 de ce code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure. ".

9. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire a rédigé un avis médical les 21 mai 2022 et 9 août 2022 indiquant que M. D ne présente aucune contre-indication au maintien à l'isolement. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que, compte tenu du défaut d'avis écrit du médecin de l'établissement, les décisions litigieuses sont entachées d'un vice de procédure.

10. En quatrième lieu, si les dispositions de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire prévoient que la décision de prolongation de l'isolement est notifiée sans délai à la personne détenue par le chef de l'établissement, un défaut de notification ou une notification tardive n'est pas de nature à affecter la légalité de cette décision. Le moyen tiré du défaut de notification des décisions litigieuses, lequel au demeurant manque en fait dès lors que la décision du 21 juin 2022 a été notifiée à M. D le 22 juin 2022 et que celle du 12 septembre 2022 lui a été notifiée le 15 septembre 2022, est, en conséquence, inopérant et doit être écarté.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. () ". Aux termes de l'article R. 213-25 du même code : " () L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement () ".

12. Lorsqu'il est saisi de moyens le conduisant à apprécier si la prolongation, au-delà d'une période de deux ans, d'une mesure de placement à l'isolement d'un détenu, prise sur le fondement de l'article R. 213-25 du code pénitentiaire, constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement, il incombe seulement au juge de l'excès de pouvoir de s'assurer que l'autorité compétente n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

13. Pour prendre les décisions prolongeant la mise à l'isolement de M. D, le garde des sceaux, ministre de la justice, s'est fondé sur les éléments mentionnés au point 7 du présent jugement. Il s'est en particulier appuyé sur le risque élevé de prosélytisme à l'égard des autres détenus en cas d'affectation de M. D en détention ordinaire compte tenu de sa personnalité charismatique et de son niveau élevé de connaissances religieuses rigoristes, éléments qui ont été retracés par la synthèse disciplinaire établie lors de son affectation en quartier d'évaluation de la radicalisation en janvier 2019 et qui n'ont pas été démentis depuis, le requérant entretenant notamment une correspondance soutenue avec une autre personne radicalisée incarcérée dans un autre établissement pénitentiaire. Il s'est également appuyé sur le risque élevé d'émulation que M. D pourrait générer sur des co-détenus compte tenu de la très forte de médiatisation des faits à l'origine de sa mise en accusation, à savoir, son implication supposée dans l'assassinat d'un couple de policiers à Magnanville le 14 juin 2016. Dans ces circonstances, alors que le risque d'atteinte au bon ordre de l'établissement est établi, le moyen tiré de ce que l'administration aurait entaché les décisions attaquées d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté, tout comme celui tiré de ce que ces décisions se fondent sur des faits matériellement inexacts.

7. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des décisions des 21 juin 2022 et 12 septembre 2022 présentées par M. D doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des dépens et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de M. D sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F D et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Bris, présidente,

Mme Boutet, première conseillère,

Mme Dumont, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.

La rapporteure,

Signé

G. DUMONT

La présidente,

Signé

I. LE BRISLe greffier,

Signé

S. GAGNAIRE

La République mande et ordonne garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

N. COLLET

2 et 2202896

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