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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2202036

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2202036

jeudi 3 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2202036
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantSELAS NAUSICA

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Poitiers a rejeté la requête de M. E et Mme C demandant l'annulation du refus d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils B. Les requérants invoquaient une insuffisance de motivation, une erreur de droit et une erreur manifeste d'appréciation, soutenant que l'hypersensibilité de l'enfant constituait une situation propre justifiant le projet éducatif. Le tribunal a examiné la légalité de la décision de la commission de l'académie de Poitiers du 21 juillet 2022 au regard des articles L. 131-5 du code de l'éducation et R. 131-11-5 du même code, issus de la loi du 24 août 2021. La solution retenue est le rejet des conclusions à fin d'annulation, confirmant ainsi le refus d'autorisation.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 18 août 2022 et 7 novembre 2022, M. D E et Mme A C, représentés par Me Fouret, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 21 juillet 2022 par laquelle la commission de l'académie de Poitiers a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire dirigé contre la décision du 8 juillet 2022 par laquelle le directeur académique des services de l'éducation nationale (DASEN) de la Vienne a rejeté leur demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils B ;

2°) d'enjoindre, à titre principal, à la rectrice de l'académie de Poitiers, de leur octroyer une autorisation d'instruction dans la famille ou, à titre subsidiaire, de réexaminer leur demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision du 21 juillet 2022 est insuffisamment motivée au regard des dispositions des articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration et révèle un défaut d'examen de la situation personnelle de leur fils B ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il appartient seulement à l'administration de s'assurer que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant et non de vérifier l'existence d'une situation propre à l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que l'existence d'une situation propre est établie du fait de son hypersensibilité et qu'il est de son intérêt de suivre une pédagogie de qualité et d'être dans le même rythme d'instruction que sa sœur.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 octobre 2022, la rectrice de l'académie de Poitiers conclut à titre principal au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à ce qu'il lui soit enjoint de procéder au réexamen de la situation de B.

Elle fait valoir que les moyens invoqués dans la requête sont infondés.

Par ordonnance du 27 avril 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 30 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'éducation ;

- la décision n°2021-823 DC du 13 août 2021 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 et notamment son article 49 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Balsan-Jossa,

- les conclusions de M. Philippe Lacaïle, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. E et Mme C ont déposé, le 12 mai 2022, une demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils B, né le 28 décembre 2016, au motif de l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif. Par une décision du 8 juillet 2022, le directeur académique des services de l'éducation nationale de la Vienne a rejeté leur demande. M. E et Mme C ont contesté cette décision en déposant le recours administratif préalable obligatoire prévu par les dispositions de l'article L. 135-1 du code de l'éducation. Par une décision du 21 juillet 2022, dont M. E et Mme C demandent au tribunal l'annulation, la commission de l'académie de Poitiers a rejeté ce recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République applicable à compter de la rentrée scolaire 2022 : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L.131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. () / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / () 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. () / Un décret en Conseil d'Etat précise les modalités de délivrance de cette autorisation. / () / La décision de refus d'autorisation fait l'objet d'un recours administratif préalable auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie, dans des conditions fixées par décret. ()". Aux termes de l'article R.131-11-5 du même code, dans sa rédaction issue du décret du 15 février 2022 relatif aux modalités de délivrance de l'autorisation d'instruction dans la famille : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : / 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : / a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ; / b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; / c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; / d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; (). ".

3. Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement ou école d'enseignement, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part dans un établissement ou école d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.

4. En ce qui concerne plus particulièrement les dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", ces dispositions, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.

5. En l'espèce, les requérants invoquent, dans un courrier circonstancié du 7 novembre 2022, la grande sensibilité de leur fils qui a besoin d'une présence encourageante à ses côtés, ce qui n'est pas possible à l'école, qui éprouve de grandes difficultés en grande section de maternelle et qui se met facilement à pleurer lorsqu'il est face à un exercice. En outre, la grande sœur de B fait l'objet d'une instruction à domicile et il est de son intérêt de suivre la même éducation qu'elle. Les requérants établissent ainsi l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif. Par ailleurs, la pédagogie Ker Lann présentée dans le recours administratif préalable comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie ainsi que les aspects personnalisés du projet éducatif, notamment l'emploi du temps. En outre, la circonstance que les parents assurent déjà, dans des conditions dont il n'est pas contesté qu'elles ont été jugées satisfaisantes à la suite d'un contrôle pédagogique organisé au cours de l'année scolaire 2021/2022, l'enseignement à la maison de leur fille aînée atteste de leur capacité à permettre à B d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture. Dans ces conditions, la commission de l'académie de Poitiers a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation en refusant la demande d'autorisation en litige.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 21 juillet 2022 par laquelle la commission de l'académie de Poitiers a refusé l'instruction dans la famille du jeune B doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Compte tenu de ses motifs, l'annulation de la décision attaquée implique, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit et de fait, qu'il soit fait droit à la demande des requérants tendant à ce qu'une autorisation d'instruction dans la famille leur soit délivrée pour leur fils B. Il y donc lieu, sous cette réserve, d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Poitiers de délivrer à M. E et Mme C une autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils B dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros que M. E et Mme C demandent au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 21 juillet 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Poitiers, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit et de fait, de délivrer aux requérants une autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils B dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. E et Mme C la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D E, premier dénommé, et à la ministre de l'éducation nationale.

Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Potiers.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Bris, présidente

Mme Balsan-Jossa, première conseillère,

Mme Boutet, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2024.

Le rapporteur,

signé

S. BALSAN-JOSSA

La présidente,

signé

I. LE BRISLa greffière,

signé

G. FAVARD

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

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