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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2202166

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2202166

jeudi 3 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2202166
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantSELAS NAUSICA

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Poitiers a rejeté la requête de M. et Mme C, qui contestaient le refus d’autorisation d’instruction dans la famille pour leur fils. Le tribunal a jugé que la décision de la commission académique était suffisamment motivée et que l’administration avait correctement vérifié que le projet éducatif ne démontrait pas une situation propre à l’enfant justifiant une dérogation, conformément à l’article L. 131-5 du code de l’éducation. Il a également estimé que le refus n’était pas entaché d’erreur manifeste d’appréciation et ne méconnaissait pas l’intérêt supérieur de l’enfant.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 septembre 2022, M. et Mme B C, représentés par Me Fouret, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 août 2022 par laquelle la commission de l'académie de Poitiers a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire, ensemble la décision du 13 juillet 2022 par laquelle le directeur académique des services de l'éducation nationale (DASEN) des Deux-Sèvres a rejeté leur demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils A ;

2°) d'enjoindre, à titre principal, à la rectrice de l'académie de Poitiers, de leur octroyer une autorisation d'instruction dans la famille ou, à titre subsidiaire, de réexaminer leur demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision du 26 août 2022 est insuffisamment motivée au regard des dispositions des articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration et est entachée d'une contradiction de motifs ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il appartient seulement à l'administration de s'assurer que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant et non de vérifier l'existence d'une situation propre à l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant dès lors le projet pédagogique s'adapte bien à la situation de l'enfant qui est le dernier d'une fratrie franco-italienne, que ses frères et sœurs sont déjà instruits dans la famille et qu'il vivrait comme une injustice de ne pas avoir le même rythme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 octobre 2022, la rectrice de l'académie de Poitiers conclut au rejet de la requête. Elle fait valoir que les moyens invoqués sont infondés.

Par ordonnance du 10 mai 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 12 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'éducation ;

- la décision n°2021-823 DC du 13 août 2021 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 et notamment son article 49 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Balsan-Jossa,

- les conclusions de M. Philippe Lacaïle, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme C ont déposé, le 29 mai 2022, une demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils A, né le 8 mars 2019, au motif de l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif. Par une décision du 13 juillet 2022, le directeur académique des services de l'éducation nationale des Deux-Sèvres a rejeté leur demande. M. et Mme C ont contesté cette décision en déposant le recours administratif préalable obligatoire prévu par les dispositions de l'article L. 135-1 du code de l'éducation. Par une décision du 26 août 2022, dont M. et Mme C demandent au tribunal l'annulation, la commission de l'académie de Poitiers a rejeté ce recours.

Sur les conclusions dirigées contre la décision du 13 juillet 2022 :

2. Aux termes de l'article L. 412-7 du code des relations entre le public et l'administration : " La décision prise à la suite d'un recours administratif préalable obligatoire se substitue à la décision initiale. ". Il en résulte que les conclusions dirigées contre la décision du 13 juillet 2022 du directeur académique des services de l'éducation nationale des Deux-Sèvres doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 26 août 2022 par laquelle la commission de l'académie de Poitiers a rejeté le recours administratif préalable formé par M. et Mme C.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République applicable à compter de la rentrée scolaire 2022 : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L.131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. () / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / () 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. () / Un décret en Conseil d'Etat précise les modalités de délivrance de cette autorisation. / () / La décision de refus d'autorisation fait l'objet d'un recours administratif préalable auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie, dans des conditions fixées par décret. ()". Aux termes de l'article R.131-11-5 du même code, dans sa rédaction issue du décret du 15 février 2022 relatif aux modalités de délivrance de l'autorisation d'instruction dans la famille : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : / 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : / a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ; / b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; / c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; / d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; (). ".

4. Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement ou école d'enseignement, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part dans un établissement ou école d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.

5. En ce qui concerne plus particulièrement les dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", ces dispositions, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.

6. Il ressort des pièces du dossier qu'Ernest est l'avant dernier d'une fratrie de six enfants, que les quatre aînés bénéficient tous d'une instruction en famille qui a été reconduite de plein droit pour les années 2022-2023 et 2023-2024. Si l'administration fait valoir que le programme éducatif n'est pas adapté à l'enfant, elle n'apporte aucun élément en ce sens. Il est ainsi de l'intérêt de Simon de suivre le même rythme de travail familial dont il n'est pas utilement contesté qu'il est déjà intégré, de sorte que l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif est établie. Par ailleurs, le projet pédagogique exposé dans la demande précise les activités proposés à A ainsi que le matériel varié mis à sa disposition permettant à la fois des activités créatrices, ludiques sensorielles et musicales et il est versé un emploi du temps adapté à un enfant en première section de maternelle. Les requérants précisent s'appuyer sur la pédagogie Montessori, laquelle a pour but de permettre une éducation globale de l'enfant et non la seule instruction, notamment en favorisant la connaissance du monde animal et végétal, grâce à l'environnement verdoyant dans lequel l'enfant grandit, tout en s'appuyant sur le projet éducatif de l'école Ker Lann pour dispenser les cours. Ainsi, le projet éducatif A présente les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant. En outre, la circonstance que les parents assurent déjà l'enseignement à la maison de leurs quatre enfants aînés atteste de leur capacité à permettre à A d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture. Dans ces conditions, la commission de l'académie de Poitiers a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation en refusant la demande d'autorisation en litige.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 26 août 2022 par laquelle la commission de l'académie de Poitiers a refusé l'instruction dans la famille du jeune A doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Compte tenu de ses motifs, l'annulation de la décision attaquée implique, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit et de fait, qu'il soit fait droit à la demande des requérants tendant à ce qu'une autorisation d'instruction dans la famille leur soit délivrée pour leur fils A. Il y donc lieu, sous cette réserve, d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Poitiers de délivrer à M. et Mme C une autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros que M. et Mme C demandent au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 26 août 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Poitiers, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit et de fait, de délivrer aux requérants une autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. et Mme C la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, premier dénommé, et à la ministre de l'éducation nationale.

Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Potiers.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Bris, présidente

Mme Balsan-Jossa, première conseillère,

Mme Boutet, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2024.

Le rapporteur,

signé

S. BALSAN-JOSSA

La présidente,

signé

I. LE BRISLa greffière,

signé

G. FAVARD

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

N°2202166

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