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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2202195

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2202195

lundi 27 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2202195
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCPA BREILLAT-DIEUMEGARD-MASSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 septembre 2022, M. A D, représenté par la SCP Breillat-Dieumegard-Masson, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 août 2022 par lequel le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire de réexaminer sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros qui devra être versée à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- la procédure menée devant le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) est irrégulière ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen approfondi de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les articles 2, 3, 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle doit être annulée en conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les articles 2, 3, 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle entraîne des conséquences d'une exceptionnelle gravité au regard de son état de santé ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 janvier 2023, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. D n'est fondé.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 30 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme F a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant libanais né en juin 1963, est entré en France pour la dernière fois en novembre 2019. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), le 16 septembre 2020, et par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), le 7 avril 2021. Le 1er juillet 2021, il a déposé une demande de titre de séjour en raison de son état de santé. Par l'arrêté contesté du 9 août 2022, le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

2. Par un arrêté du 12 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le département, Mme Pascale Pin, secrétaire générale de la préfecture de la Vienne, a reçu délégation de signature du préfet de la Vienne à l'effet de signer notamment tous arrêtés entrant dans le champ d'application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des arrêtés en litige doit être écarté comme manquant en fait.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, d'une part, l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée () ".

4. D'autre part, il résulte des dispositions de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 6 de l'arrêté du 27 décembre 2016 qu'il appartient à l'autorité administrative saisie d'une demande de titre de séjour présentée par un ressortissant étranger, en raison de son état de santé, de se prononcer au vu de l'avis émis par un collège de médecins de l'OFII. Préalablement à l'avis rendu par ce collège, un rapport médical, relatif à l'état de santé de l'intéressé et établi par un médecin instructeur, doit lui être transmis. Le médecin instructeur à l'origine de ce rapport ne doit pas siéger au sein du collège de médecins qui émet l'avis transmis à la préfète.

5. Il ressort des pièces du dossier que, pour rendre son avis du 4 juillet 2022 sur l'état de santé du requérant, le collège de médecins de l'OFII, composé des docteurs Theis, Delpprat-Chatton et Horrach, s'est prononcé sur la base du rapport médical établi le 30 juin 2022 par le docteur E, dont le nom est indiqué sur le bordereau de transmission et qui n'a ainsi pas siégé au sein du collège médical. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'irrégularité de la composition du collège de médecins de l'OFII doit être écarté.

6. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise notamment l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lequel était fondée la demande et rappelle les circonstances de fait relatives à la situation administrative et personnelle du requérant. Il mentionne en particulier que le collège des médecins de l'OFII a estimé, dans son avis du 4 juillet 2022, que l'état de santé de M. D nécessitait une prise en charge dont le défaut pouvait entrainer des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans son pays d'origine, il pouvait y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision de refus de titre de séjour doit être écarté, de même que le moyen tiré de ce que le préfet n'aurait pas procédé à une étude approfondie de la situation personnelle du demandeur.

7. En troisième lieu, la partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'accès effectif ou non à un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

8. Le requérant fait valoir qu'il souffre d'une coronopathie, d'hypertension artérielle, d'acouphènes invalidants et présente un syndrome anxio-dépressif. Il soutient qu'il est astreint à un traitement médicamenteux composé de paroxétine, isocard, karégic et bisoprolol. En outre, il produit un certificat médical établi le 1er juillet 2022 par le Dr C, praticien hospitalier au service de cardiologie du centre hospitalier de Mantes-la-Jolie (Yvelines) indiquant que M. D " présente des antécédents de cardiopathie ischémique depuis 2017 et est suivi à notre consultation de cardiologie depuis le 1er juillet 2022. Son état de santé requiert un traitement en continu sans interruption pour une durée indéfinie ", ainsi qu'un certificat médical établi le 5 septembre 2022 établi par le Dr B, praticien hospitalier à la permanence d'accès aux soins du centre hospitalier de Mantes-la-Jolie qui indique que M. D " présente comme antécédents un syndrome coronarien aigu stenté en 2017, un syndrome anxio-dépressif et une rhinoplastie. Le patient présente des pathologies nécessitant un suivi médical régulier et rapproché dont il ne peut bénéficier dans son pays d'origine ". Enfin, il produit des articles de presse faisant état de la crise économique que traverse actuellement le Liban, qui rend difficile l'accès aux médicaments. Toutefois, ces seuls éléments, très généralistes, ne permettent pas de remettre en cause la pertinence de l'avis émis par le collège des médecins de l'OFII le 4 juillet 2022, alors que le requérant n'établit pas qu'il n'aurait pas un accès effectif à un traitement approprié au Liban. Dès lors, le moyen tiré de ce que le préfet de la Vienne aurait fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi ". Aux termes de l'article 8 de la même convention: " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre () ". L'article 3 de la convention stipule : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 14 de la convention : " La jouissance des droits et libertés reconnus dans la présente Convention doit être assurée, sans distinction aucune, fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l'origine nationale ou sociale, l'appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation ".

10. Le requérant soutient que la décision attaquée le prive de son droit à mener une vie privée et familiale normale en ce qu'elle ne lui permet pas de bénéficier de soins indispensables à son état de santé. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que son état de santé nécessite une prise en charge dont le défaut peut entrainer des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans son pays d'origine, il peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait tissé en France des liens personnels et familiaux particulièrement intenses et stables, alors qu'il ne démontre pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où il a vécu 37 ans avant sa première arrivée en France en 2000, puis de nouveau entre 2007 et 2019. Par suite, le préfet de la Vienne, en refusant de délivrer à l'intéressé le titre de séjour sollicité, n'a pas méconnu les stipulations des articles 2, 3, 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il n'a pas non plus entaché ses décisions d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle du requérant.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

11. En premier lieu, dès lors que l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour n'est pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision, invoquée à l'appui des conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français, doit être écartée.

12. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux mentionnés au point 10, en obligeant le requérant à quitter le territoire français, le préfet de la Vienne n'a pas méconnu les stipulations des articles 2, 3, 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le requérant n'établit pas non plus que cette décision emporterait des conséquences d'une exceptionnelle gravité dès lors qu'il ne démontre pas qu'il n'aurait pas un accès effectif à un traitement médical approprié au Liban.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

13. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et précise que le requérant, dont il rappelle la nationalité, n'établit pas être exposé à un risque de subir des peines ou traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Ainsi, il comporte les considérations de droit et de fait qui fondent la décision fixant le pays de destination. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

15. En second lieu, le requérant n'établit pas qu'il serait, en cas de retour au Liban, effectivement et personnellement exposé à des peines ou traitements inhumains ou dégradants au sens des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

16. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. D doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet de la Vienne.

Une copie sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 2 février 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bruston, présidente,

Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère,

Mme Gibson-Théry, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 février 2023.

La rapporteure,

Signé

A. THEVENET-BRECHOT

La présidente,

Signé

S. BRUSTON La greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La Greffière,

N. COLLET

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