jeudi 5 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2202295 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | SELAS DEFIS AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 20 septembre 2022, le 18 novembre 2022, le 10 juillet 2023 et le 31 octobre 2023, l'EARL du Merveillaud, représentée par Me Fleury (Selas Defis avocats), demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 28 juillet 2022 par laquelle la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine lui a refusé l'autorisation d'exploiter un bien agricole au titre du contrôle des structures ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, faute de consultation régulière de la commission départementale d'orientation de l'agriculture (CDOA) ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que le projet de Mme B s'inscrit dans un projet contraire à la lutte contre l'accaparement et la concentration des terres agricoles ; qu'en réalité elle a fait sa demande comme prête-nom au lieu et place de son mari et qu'ainsi elle ne s'installe pas à titre individuel et ne correspond pas au rang de priorité 1 ;
- il n'a pas été pris en compte le bail à ferme régularisé entre l'EARL du Merveillaud et le propriétaire des parcelles dont elle a demandé l'autorisation d'exploiter, de sorte que la décision porte atteinte à l'exercice du droit de propriété, à la liberté d'entreprendre et à la liberté contractuelle.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 12 juin 2023 et le 7 septembre 2023, le préfet de la région Nouvelle-Aquitaine, préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués dans la requête sont infondés.
Par un mémoire enregistré le 21 octobre 2022, Mme B doit être considérée comme concluant au rejet de la requête.
Par ordonnance du 9 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 9 novembre 2023.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code rural et de la pêche maritime ;
- l'arrêté préfectoral du 17 mars 2021 portant sur le schéma directeur régional des exploitations agricoles de Nouvelle-Aquitaine ;
- le code de justice administrative ;
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Balsan-Jossa,
- et les conclusions de M. Philippe Lacaïle, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. Le 28 mars 2022, l'EARL du Merveillaud, dont le siège social est à Saint Amant de Montmoreau, commune de Montmoreau (Charente), a déposé une demande d'autorisation d'exploiter un bien foncier agricole, d'une superficie totale de 1,75 hectares, appartenant à la cave coopérative du Montmorélien, située sur la commune de Courgeac (Charente). Le 22 juin 2022, Madame A B, dont le siège d'exploitation est situé à Montmoreau (16) a également déposé une demande d'autorisation d'exploiter pour ces parcelles, en vue de s'installer. Par arrêté en date du 28 juillet 2022, la préfète de la région Nouvelle Aquitaine a considéré que Madame B était prioritaire sur l'EARL du Merveillaud et a refusé de délivrer à cette dernière l'autorisation d'exploiter demandée., Par la présente requête, l'EARL du Merveillaud demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 331-5 du code rural et de la pêche maritime : " I.- La commission départementale d'orientation de l'agriculture mentionnée à l'article R. 313-1 peut être consultée sur les demandes d'autorisation d'exploiter auxquelles il est envisagé d'opposer un refus pour l'un des motifs prévus à l'article L. 331-3-1. Dans ce cas, et lorsque des candidatures concurrentes ont été enregistrées sur tout ou partie des biens qui font l'objet de la demande, l'ensemble des dossiers portant sur ces biens lui est soumis au cours de la même séance. / Les candidats, les propriétaires et les preneurs en place sont informés de la date d'examen des dossiers les concernant par la commission par lettre recommandée avec demande d'avis de réception ou remise contre récépissé. () ". Aux termes de l'article R. 331-6 du même code : " I. - Le préfet de région dispose d'un délai de quatre mois à compter de la date d'enregistrement du dossier complet mentionnée dans l'accusé de réception pour statuer sur la demande d'autorisation. / Il peut, par décision motivée, fixer ce délai à six mois à compter de cette date, notamment en cas de candidatures multiples soumises à l'avis de la commission départementale d'orientation de l'agriculture ou de consultation du préfet d'une autre région. Il en avise alors les intéressés dans les meilleurs délais par lettre recommandée avec accusé de réception ou remise contre récépissé. ()".
3. D'une part, l'EARL du Merveillaud soutient qu'il n'est pas établi que la commission départementale d'orientation de l'agriculture (CDOA) ait été consultée, ce qui a privé les parties de la possibilité de présenter leurs observations préalablement à sa réunion. Il résulte toutefois des pièces du dossier que la CDOA s'est réunie le 7 juillet 2022 et que, préalablement à sa réunion, la société requérante ainsi que la cave coopérative du Montmorelien ont été avisées, par lettre recommandée avec accusé de réception, de la date d'examen de la demande d'autorisation d'exploiter formulée par la société requérante. En outre, contrairement à ce que soutient l'EARL du Merveillaud, la propriétaire des terres a été invitée à présenter ses observations écrites devant la CDOA. Par un courrier du 30 juin 2022, lu lors de la séance de la CDOA, la cave coopérative a du reste fait part de sa préférence pour l'EARL du Merveillaud, dont la proposition de fermage avec clause de livraison à la cave lui paraissait plus intéressante que la proposition d'achat de Mme B.
4. D'autre part, aux termes de l'article R. 133-13 du code des relations entre le public et l'administration relatif aux règles de fonctionnement des commissions administratives à caractère consultatif : " Le procès-verbal de la réunion de la commission indique le nom et la qualité des membres présents, les questions traitées au cours de la séance et le sens de chacune des délibérations. () / Tout membre de la commission peut demander qu'il soit fait mention de son désaccord avec l'avis rendu. ". Il résulte de ces dispositions qu'un désaccord entre les membres de la CDOA n'entache pas la régularité de l'avis rendu par cette commission au cours de la séance du 7 juillet 2022.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 331-6 du code rural et de la pêche maritime : " II.- La décision d'autorisation ou de refus d'autorisation d'exploiter prise par le préfet de région doit être motivée au regard du schéma directeur régional des exploitations agricoles et des motifs de refus énumérés à l'article L. 331-3-1. ".
6. La décision litigieuse vise les considérations de droit sur lesquelles elle se fonde, notamment les articles L. 331-1 à L. 331-11 du code rural et de la pêche maritime et l'arrêté préfectoral du 17 mars 2021 portant sur le schéma directeur régional des exploitations agricoles de Nouvelle-Aquitaine. Elle indique en outre les motifs de fait qui ont conduit à considérer que la demande de la société requérante était moins prioritaire que la demande de Mme B, ce qui a permis à l'intéressée de discuter utilement la décision en cause. Par suite, et sans que n'ait d'incidence à cet égard l'absence de précisions sur le projet de Mme B, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 331-2 du code rural et de la pêche maritime : " I.- Sont soumises à autorisation préalable les opérations suivantes : / 1° Les installations, les agrandissements ou les réunions d'exploitations agricoles au bénéfice d'une exploitation agricole mise en valeur par une ou plusieurs personnes physiques ou morales, lorsque la surface totale qu'il est envisagé de mettre en valeur excède le seuil fixé par le schéma directeur régional des exploitations agricoles. () ". Aux termes de l'article L. 331-3-1 du même code : " I.- L'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 peut être refusée : / 1° Lorsqu'il existe un candidat à la reprise ou un preneur en place répondant à un rang de priorité supérieur au regard du schéma directeur régional des structures agricoles mentionné à l'article L. 312-1 () ". Aux termes de l'article 3 " Ordre de priorités " du schéma directeur régional des exploitations agricoles (SDREA) de la région Nouvelle-Aquitaine : " Les demandes d'autorisations d'exploiter seront examinées au regard des priorités suivantes : / Priorité 1 : installation d'un agriculteur professionnel en individuel ou dans le cadre d'une société unipersonnelle dans la limite de 1,5 fois la surface permettant d'atteindre la dimension économique viable définie à l'article 5 () / Priorité 3 : () agrandissement et réunion d'exploitations au-delà du seuil d'agrandissement excessif défini à l'article 5 () ". Le seuil de viabilité fixé à l'article 5 du SDREA est de 90 hectares par chef d'exploitation. Le seuil d'agrandissement excessif est de 180 hectares par chef d'exploitation. Enfin, aux termes de l'article L. 331-1-1 du code rural et de la pêche maritime : " () 3° Pour déterminer la superficie totale mise en valeur, il est tenu compte de l'ensemble des superficies exploitées par le demandeur, sous quelque forme que ce soit et toutes productions confondues, en appliquant les équivalences fixées par le schéma directeur régional des exploitations agricoles pour les différents types de production. () ".
8. Il ressort des pièces du dossier que le mari de Mme B, qui est gérant de plusieurs entreprises agricoles, exploite au travers de ses différentes sociétés 700 hectares de surface en céréales et 20 hectares de vignes, et qu'une de ses sociétés réalise à elle seule 8,5 millions de chiffre d'affaires. Toutefois, contrairement à ce que soutient l'EARL du Merveillaud, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B a fait sa demande d'autorisation d'exploiter les parcelles appartenant à la cave coopérative du Montmorélien comme prête-nom en lieu et place de son mari, avec la volonté de nuire à l'EARL du Merveillaud. Ainsi, en décembre 2021, Mme B a obtenu l'agrément du plan de professionnalisation personnalisé par la direction départementale de la Charente et il résulte de l'attestation du ministère de l'agriculture et de l'alimentation qu'elle remplit la condition de diplôme de capacité professionnelle agricole. Dans ses écritures qui ne sont pas sérieusement contestées, elle explique son parcours et son projet de s'installer comme agricultrice à temps complet, qui sont en cohérence avec les formations effectuées récemment, à savoir un stage de 21 heures auprès de la chambre d'agriculture en juin 2022, une formation " étudier la faisabilité technico-économique de mon projet " ainsi qu'une formation en taille de la vigne, tout en gardant dans un premier temps son poste à temps partiel dans une agence d'architecture dès lors que son installation sera progressive. En outre, l'intéressée étant associée non exploitante de l'EARL la Lizone, les surfaces exploitées par cette société n'avaient pas, conformément aux dispositions de l'article L. 331-1-1 du code rural et de la pêche maritime précitées, à être prises en considération dans le calcul des surfaces exploitées par elle à titre individuel. Dès lors, la demande de Mme B, au regard de son installation à titre individuel, de son statut d'agriculteur professionnel et de la surface qu'elle exploite, qui sera de 25,08 hectares par chef d'exploitation après reprise, donc inférieure à 1,5 fois le seuil de viabilité (135 hectares), relève bien du rang de priorité 1 du SDREA de Nouvelle-Aquitaine au titre d'une " installation d'un agriculteur professionnel en individuel () dans la limite de 1,5 fois la surface permettant d'atteindre la dimension économique viable ". En revanche, l'EARL du Merveillaud, qui comprend un chef d'exploitation et deux associés non exploitants, ne démontre pas qu'elle aurait dû relever d'un rang de priorité plus favorable que le rang n°3 qui lui a été attribué. Par suite, la société requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision de la préfète de la région Nouvelle Aquitaine serait contraire à la lutte contre l'accaparement et la concentration des terres agricoles, et le moyen tiré de ce que la décision contestée serait entachée d'une erreur d'appréciation doit être écartée.
9. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 331-1 du code rural et de la pêche maritime : " Le contrôle des structures des exploitations agricoles s'applique à la mise en valeur des terres agricoles ou des ateliers de production hors sol au sein d'une exploitation agricole, quels que soient la forme ou le mode d'organisation juridique de celle-ci et le titre en vertu duquel la mise en valeur est assurée. / L'objectif principal du contrôle des structures est de favoriser l'installation d'agriculteurs, y compris ceux engagés dans une démarche d'installation progressive. / Ce contrôle a aussi pour objectifs de : / 1° Consolider ou maintenir les exploitations afin de permettre à celles-ci d'atteindre ou de conserver une dimension économique viable au regard des critères du schéma directeur régional des exploitations agricoles () ". Aux termes de l'article L. 331-6 du code rural et de la pêche maritime : " Si le preneur est tenu d'obtenir une autorisation d'exploiter en application de l'article L. 331-2, la validité du bail ou de sa cession est subordonnée à l'octroi de cette autorisation. Le refus définitif de l'autorisation ou le fait de ne pas avoir présenté la demande d'autorisation exigée en application de l'article L. 331-2 dans le délai imparti par l'autorité administrative en application du premier alinéa de l'article L. 331-7 emporte la nullité du bail que le préfet du département dans lequel se trouve le bien objet du bail, le bailleur ou la société d'aménagement foncier et d'établissement rural, lorsqu'elle exerce son droit de préemption, peut faire prononcer par le tribunal paritaire des baux ruraux. ".
10. Aux termes de l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : " La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi ". Il est loisible au législateur d'apporter à la liberté d'entreprendre et à la liberté contractuelle, qui découlent de l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, des limitations liées à des exigences constitutionnelles ou justifiées par l'intérêt général, à la condition qu'il n'en résulte pas d'atteintes disproportionnées par rapport à l'objectif poursuivi.
11. La société requérante soutient que l'arrêté attaqué porte atteinte à l'exercice du droit de propriété, à la liberté d'entreprendre et à la liberté contractuelle de la cave coopérative du Montmorélien dès lors qu'il ne respecte pas l'objectif de la politique des structures, qui vise à assurer la pérennité d'exploitations agricoles, et ne tient pas compte du bail à ferme qu'elle avait signé avec l'EARL du Merveillaud, sans justifier d'un intérêt général légitime. Toutefois, les limitations que le régime d'autorisation d'exploiter apporte à la liberté d'entreprendre sont justifiées par des objectifs d'intérêt général définis par le législateur à l'article L. 331-1 du code rural et de la pêche et ne sauraient utilement être critiquées dans la présente instance, en l'absence de question prioritaire de constitutionnalité.
12. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de l'EARL du Merveillaud doit être rejetée, y compris les conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de EARL du Merveillaud est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à l'EARL du Merveillaud, à la ministre de l'Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de la Forêt et à Mme B.
Copie en sera adressée au préfet de la région Nouvelle-Aquitaine, préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Le Bris, présidente
Mme Balsan-Jossa, première conseillère,
Mme Dumont, première conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.
La rapporteure,
Signé
S. BALSAN-JOSSA
La présidente,
Signé
I. LE BRISLe greffier,
Signé
S. GAGNAIRE
La République mande et ordonne à la ministre de l'Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de la Forêt en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
N. COLLET
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