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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2202302

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2202302

vendredi 7 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2202302
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 septembre 2022 M. C B, représenté par Me David, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision implicite du 26 janvier 2022 par laquelle le préfet de la Charente-Maritime a rejeté sa demande de délivrance d'une carte de résident ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Charente-Maritime de lui délivrer une carte de résident, à titre provisoire, dans un délai de quinze jours suivant la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour ainsi qu'un récépissé de demande de délivrance de carte de résident ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur la condition d'urgence :

- l'urgence est présumée s'agissant d'un refus de renouvellement de sa carte de résident ;

- le préfet est en situation de compétence liée pour lui délivrer une carte de résident en qualité de réfugié ;

- il est dans l'attente de la délivrance d'une carte de résident depuis près de huit mois, depuis la lecture de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ;

- la décision de refus de délivrance d'une carte de résident préjudicie gravement à sa situation, en l'empêchant de respecter les obligations, notamment l'exercice d'une activité professionnelle, qui lui ont été imposées par le jugement du 26 juillet 2022 qui lui accorde le bénéfice du placement à l'extérieur sans surveillance de l'administration pénitentiaire à compter du lundi 26 septembre 2022.

- il est placé dans une situation de grande vulnérabilité étant dépourvu de récépissé de demande de titre de séjour dès lors qu'il peut faire l'objet, à tout moment, d'une obligation de quitter le territoire français ;

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article R. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'autorité de la chose jugée ;

- elle est entachée de plusieurs erreurs manifestes d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 septembre 2022, le préfet de la Charente-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'elle a été présentée tardivement ;

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite ;

- aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 23 février 2022 sous le numéro 2200504 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme A pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après lecture du rapport de Mme A ont été entendues les observations de Me Bouillault, substituant Me David, représentant M. B qui maintient ses écritures.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Une note en délibéré a été enregistrée pour M. B le 6 octobre 2022.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant russe né le 28 octobre 1977, déclare être entré en France en 2002. Il a obtenu le statut de réfugié le 30 octobre 2003. A la suite d'une condamnation par la cour d'assise de la Drôme à une peine de quinze ans de réclusion criminelle, l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) a mis fin à son statut de réfugié par une décision du 4 octobre 2020 au motif que sa présence constitue une menace grave pour l'ordre public. Le 21 juillet 2021, la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) a annulé la décision de l'OFPRA et a maintenu son statut de réfugié. Par suite, l'OFPRA a formé un pourvoi en cassation devant le Conseil d'Etat contre cette décision. Par une décision implicite du 26 janvier 2022, le préfet de la Charente-Maritime a refusé de lui délivrer une carte de résident en qualité de réfugié. Par la présente requête, M. B demande la suspension de cette décision.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique visée ci-dessus : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder l'aide juridictionnelle provisoire à M. B.

Sur la recevabilité de la requête :

3. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " Sauf en matière de travaux publics, la juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / () ".

4. Les dispositions précitées ne font pas obstacle à l'introduction d'une requête en référé au-delà du délai de recours contentieux, dès lors que la requête tendant à l'annulation de décision dont la suspension est demandée a, elle-même, été introduite dans ce délai. La fin de non-recevoir opposée en défense, tirée de la tardiveté de la requête en référé doit donc être écarté.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

5. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

6. La condition d'urgence à laquelle est subordonnée le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette condition d'urgence est en principe satisfaite en cas de retrait ou de refus de renouvellement d'un titre de séjour. Dans les autres cas, il appartient au requérant d'établir la réalité de circonstances particulières qui justifient que la condition d'urgence soit regardée comme remplie.

7. Contrairement à ce qu'il soutient, M. B ne peut se prévaloir d'une présomption d'urgence dès lors que le titre de séjour dont il bénéficiait en qualité de réfugié a expiré depuis le 25 février 2014, soit depuis plus de sept ans au moment de sa nouvelle demande, effectuée le 26 août 2021, ce qui fait obstacle à ce que cette demande soit regardée comme une demande de renouvellement. Toutefois, dès lors que la décision litigieuse, en refusant à M. B la délivrance d'un titre de séjour, le place notamment dans l'impossibilité d'exercer une activité professionnelle nécessaire pour respecter les obligations imposées par le jugement du juge de l'application des peines du 26 juillet 2022 lui accordant le bénéfice du placement extérieur, la condition d'urgence doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision :

8. D'une part, aux termes de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel la qualité de réfugié a été reconnue en application du livre V se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans. "

9. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE ". ". Aux termes de l'article L. 432-1 du même code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. ".

10. Si M. B a fait l'objet de six condamnations entre 2002 et 2007 et qu'il a été condamné par la cour d'assises de la Drôme, le 26 septembre 2014, à quinze ans de réclusion criminelle pour homicide volontaire, il ressort cependant des pièces du dossier, notamment les rapports d'information rédigés par le service pénitentiaire d'insertion et de probation les 29 janvier 2021 et 11 février 2022, que ces faits sont en lien avec une importante consommation d'alcool pouvant en partie les expliquer et qui ont justifié un suivi en addictologie au centre pénitentiaire de Bédénac, puis à Saintes, à sa sortie de prison, en coordination avec le Dr. Déramat. Par ailleurs, il ressort également des pièces du dossier, qu'à l'exception de deux incidents disciplinaires survenus en 2016 et 2021, le comportement du requérant " répond à toutes les attentes de l'administration pénitentiaire ". L'ensemble de ces éléments établissent que, si le comportement de M. B en 2012 avait porté atteinte à l'ordre public, depuis lors le requérant a pris conscience de la gravité de ses actes et a démontré la volonté de pouvoir s'insérer. Ainsi, compte tenu du caractère ancien des infractions commises par l'intéressé, à la date de la décision préfectorale du 26 janvier 2022 et des obligations pesant sur lui dans le cadre de son placement extérieur, en particulier celles de se soumettre à des mesures d'examens médicaux de traitement ou de soin et de ne pas fréquenter les débits de boissons, la présence en France de M. B ne pouvait plus être considérée comme constituant une menace actuelle pour l'ordre public. Dans ces conditions, dès lors que la reconnaissance de la qualité de réfugié lui a été accordée par la CNDA le 21 juillet 2021, le préfet de la Charente-Maritime était tenu de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée. Dès lors, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite du 26 janvier 2022 par laquelle le préfet de la Charente-Maritime a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard au caractère provisoire des mesures de référé, la présente ordonnance implique seulement que le préfet de la Charente-Maritime délivre à M. B une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond ou qu'il ait été procédé à un nouvel examen de de la demande de l'intéressé. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Charente-Maritime d'y procéder dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me David, conseil de M. B, de la somme de 900 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision implicite du 26 janvier 2022 par laquelle le préfet de la Charente-Maritime a refusé la délivrance d'un titre de séjour à M. B est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Charente-Maritime de délivrer à M. B, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail.

Article 4 : L'Etat versera au conseil de Me David la somme de 900 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B, au préfet de la Charente-Maritime et à Me David.

Fait à Poitiers, le 7 octobre 2022.

La juge des référés,

Signé

S. A

La République mande et ordonne au préfet de la Charente-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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