mardi 16 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2202322 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 19 septembre 2022, M. B A, représenté par Me Sainte Marie Pricot, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 18 juillet 2022 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé la société par actions simplifiée (SAS) Simair à le licencier ;
2°) d'enjoindre la SAS Simair à le réintégrer dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision est insuffisamment motivée, dès lors qu'elle ne mentionne aucun élément objectif qui attesterait de la recherche effective d'une solution de reclassement ;
- aucune recherche effective de solution de reclassement n'a été mise en œuvre par l'employeur ;
- la décision est entachée d'une erreur de droit, dès lors qu'elle n'a pas tenu compte du caractère discriminatoire de son licenciement ; pour évaluer sa capacité à intégrer un nouveau poste, il a dû passer des tests sur des progiciels qu'il ne maîtrisait pas, sans suivre aucune formation préalable ; la société n'a pas cherché à le former pour occuper un nouveau poste alors qu'elle a obligation de prendre les mesures appropriées au bénéfice des travailleurs handicapés en application de l'article L. 5213-6 du code du travail.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 janvier 2023, le directeur régional de l'économie, de l'emploi du travail et des solidarités (DREETS) de la Nouvelle-Aquitaine conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Par un mémoire en défense enregistré le 21 octobre 2022, la SAS Simair conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Pipart,
- les conclusions de M. Revel, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, salarié de la société par actions simplifiée (SAS) Simair depuis le 5 juillet 1999, a été élu le 3 décembre 2019 membre titulaire du comité social et économique (CSE). Suite à des problèmes de santé, il a été placé en arrêt de travail puis, le 7 février 2022, a été déclaré inapte à tout poste de production par le médecin du travail qui a préconisé un reclassement sur un poste sédentaire n'impliquant ni mouvements, ni port de charge. Après avoir convoqué l'intéressé à un entretien préalable à son licenciement et avoir consulté le CSE, la SAS Simair a sollicité le 10 juin 2022 de l'inspection du travail l'autorisation de licencier l'intéressé pour inaptitude. Cette autorisation lui a été accordée le 18 juillet 2022. M. A demande l'annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2411-1 du code du travail : " Bénéficie de la protection contre le licenciement prévu par le présent chapitre, () le salarié investi de l'un des mandats suivants () 2° Membre élu à la délégation du personnel du comité social et économique ; 3° Représentant syndical au comité social et économique ". Aux termes de l'article L. 2411-5 de ce code : " Le licenciement d'un membre élu de la délégation du personnel du comité social et économique, titulaire ou suppléant ou d'un représentant syndical au comité social et économique, ne peut intervenir qu'après autorisation de l'inspecteur du travail. ". Aux termes de l'article L. 1235 du même code : " En cas de litige, le juge, à qui il appartient d'apprécier la régularité de la procédure suivie et le caractère réel et sérieux des motifs invoqués par l'employeur, forme sa conviction au vu des éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles. Si un doute subsiste, il profite au salarié ". Enfin, aux termes de l'article R. 2421-12 dudit code : " La décision de l'inspecteur du travail est motivée. () ".
3. La décision attaquée vise les articles L. 2411-1, L. 2411-5, L. 2421-3 et R. 2421-8 et suivants du code du travail, ainsi que l'article L. 1226-10 du même code relatif à la procédure de reclassement. Elle indique l'historique des arrêts de travail pour maladie de M. A, ainsi que sa reconnaissance de maladie professionnelle du 15 mars 2018, les restrictions apportées par le médecin du travail dans la perspective de son reclassement, les actions menées par l'employeur au sein du groupe BT2i, auquel appartient la SAS Simair, et fait état du souhait du salarié de voir créer un poste au sein du service " méthodes " de cette société. Il s'ensuit que cette décision comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles s'est fondée l'administration pour autoriser le licenciement de M. A, l'administration n'étant pas tenue de préciser l'ensemble des pièces qui lui ont été communiquées pour attester des démarches de reclassement. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait insuffisamment motivée doit être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 1226-10 du code du travail : " Lorsque le salarié victime d'un accident du travail ou d'une maladie professionnelle est déclaré inapte par le médecin du travail, en application de l'article L. 4624-4, à reprendre l'emploi qu'il occupait précédemment, l'employeur lui propose un autre emploi approprié à ses capacités, au sein de l'entreprise ou des entreprises du groupe auquel elle appartient le cas échéant, situées sur le territoire national et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel. / Cette proposition prend en compte, après avis du comité économique et social, les conclusions écrites du médecin du travail et les indications qu'il formule sur les capacités du salarié à exercer l'une des tâches existant dans l'entreprise. Le médecin du travail formule également des indications sur l'aptitude du salarié à bénéficier d'une formation le préparant à occuper un poste adapté. / L'emploi proposé est aussi comparable que possible à l'emploi précédemment occupé, au besoin par la mise en oeuvre de mesures telles que mutations, aménagements, adaptations ou transformations de postes existants ou aménagement du temps de travail. ". Aux termes de l'article L. 1226-12 du même code : " Lorsque l'employeur est dans l'impossibilité de proposer un autre emploi au salarié, il lui fait connaître par écrit les motifs qui s'opposent au reclassement. L'employeur ne peut rompre le contrat de travail que s'il justifie soit de son impossibilité de proposer un emploi dans les conditions prévues à l'article L. 1226-10 soit du refus par le salarié de l'emploi proposé dans ces conditions, soit de la mention expresse dans l'avis du médecin du travail que tout maintien du salarié dans l'emploi serait gravement préjudiciable à sa santé ou que l'état de santé du salarié fait obstacle à tout reclassement dans l'emploi. L'obligation de reclassement est réputée satisfaite lorsque l'employeur a proposé un emploi, dans les conditions prévues à l'article L. 1226-10, en prenant en compte l'avis et les indications du médecin du travail. S'il prononce le licenciement, l'employeur respecte la procédure applicable au licenciement pour motif personnel prévue au chapitre II du titre III. ".
5. En vertu du code du travail, les salariés protégés bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement de l'un de ces salariés est envisagé, il ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par l'inaptitude physique, si l'administration n'a pas à vérifier la cause de l'inaptitude du salarié, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge, si cette inaptitude est telle qu'elle justifie le licenciement envisagé, compte tenu des caractéristiques de l'emploi exercé à la date à laquelle elle est constatée, de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé, des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi, et de la possibilité d'assurer son reclassement dans l'entreprise.
6. Dans le cas, là encore, où la demande de licenciement d'un salarié protégé est motivée par l'inaptitude physique, il appartient à l'administration de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que l'employeur a, conformément à l'article L. 1226-10 du code du travail, cherché à reclasser le salarié sur d'autres postes appropriés à ses capacités, le cas échéant par la mise en œuvre, dans l'entreprise, de mesures telles que des mutations ou transformations de postes de travail ou un aménagement du temps de travail. Le licenciement ne peut être autorisé que dans le cas où l'employeur n'a pu reclasser le salarié dans un emploi approprié à ses capacités au terme d'une recherche sérieuse, menée tant au sein de l'entreprise que dans les entreprises dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation permettent, en raison des relations qui existent avec elles, d'y effectuer la permutation de tout ou partie de son personnel.
7. En l'espèce, la responsable des ressources humaines de la société a contacté l'ensemble des entreprises du groupe Bt2i sur le territoire national et a sollicité tous les services de la société. Elle leur a transmis le curriculum vitae de l'intéressé ainsi qu'une fiche de renseignement relative au parcours de M. A et, dans les courriels et courriers qu'elle a transmis, a fait état de la situation de ce dernier. Le requérant n'a, pour sa part, pas accepté les postes administratifs qui lui avaient été proposés. Il ressort des pièces du dossier que, quand aucune réponse n'était apportée à ses sollicitations, la société a, de nouveau, sollicité les services n'ayant pas répondu. Dans ces conditions, la SAS Simair, qui n'était pas tenue de créer un poste au service " méthodes " comme le demandait le requérant, doit ainsi être regardée comme ayant accompli l'ensemble des démarches auxquelles elle était tenue en vue de satisfaire à son obligation de reclassement de M. A. Par suite, le moyen tiré de l'absence de démarche réelle de reclassement doit être écarté.
8. En troisième lieu, M. A soutient avoir été victime de discrimination au motif que, suite à la demande des membres du CSE de lui proposer un poste au service méthodes, la direction a organisé un test sur le progiciel Catia dans des conditions déloyales. Il ressort toutefois des pièces du dossier que, alors même qu'aucun poste dans ce service n'était déclaré vacant, l'employeur a organisé un test sur le logiciel utilisé dans le service afin d'étudier la faisabilité de son intégration. S'il soutient qu'il a ainsi fait l'objet de discrimination par rapport aux autres salariés de l'entreprise ayant passé le même test qui, pour leur part, connaissaient déjà le progiciel en question, il ressort des pièces du dossier que le directeur de la SAS Simair, et ce alors qu'aucune obligation législative ou réglementaire n'existe en la matière, s'était déclaré favorable à ce qu'une formation de vingt heures sur le logiciel lui soit octroyée lors de la réunion du CSE du 24 mars 2022. En tout état de cause, l'entreprise n'était pas tenue, dans le cadre d'une procédure de reclassement, d'organiser une formation pour accéder à des postes plus qualifiés, ni même de créer un nouvel emploi dans le cadre de la procédure. Par ailleurs, l'employeur n'avait pas davantage à saisir les services de maintien dans l'emploi, dès lors que M. A n'avait accepté aucune proposition de reclassement qui lui avait été formulée. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il a fait l'objet de discrimination au cours de la procédure de licenciement.
9. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 5213-6 du code du travail : " Afin de garantir le respect du principe d'égalité de traitement à l'égard des travailleurs handicapés, l'employeur prend, en fonction des besoins dans une situation concrète, les mesures appropriées pour permettre aux travailleurs mentionnés aux 1° à 4° et 9° à 11° de l'article L. 5212-13 d'accéder à un emploi ou de conserver un emploi correspondant à leur qualification, de l'exercer ou d'y progresser ou pour qu'une formation adaptée à leurs besoins leur soit dispensée. ".
10. D'une part, M. A ne peut utilement soutenir que l'employeur n'a pas respecté les dispositions de l'article de L. 5213-6 du code du travail précité, dès lors qu'il ne justifie pas, en se bornant à indiquer qu'il est victime d'une maladie professionnelle, de surcroît sans préciser son taux d'incapacité permanente ou s'il bénéfice d'une rente, entrer dans l'une des catégories de travailleurs prévues par l'article L. 5212-13 du même code. D'autre part, pour le même motif, le moyen tiré de la discrimination du fait du handicap du requérant est inopérant. Enfin, à le supposer même opérant, ce moyen est, de toute façon, infondé au regard des diligences accomplies par la société.
11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. A doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E:
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la ministre du travail, de la santé et des solidarités et à la société par actions simplifiées Simair.
Copie en sera adressée à la direction régionale de l'emploi, du travail et des solidarités de la Nouvelle-Aquitaine.
Délibéré après l'audience du 2 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
M. Campoy, président,
Mme Boutet, première conseillère,
M. Pipart, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.
Le rapporteur,
signé
R. PIPART
Le président,
signé
L. CAMPOY
La greffière,
signé
D. GERVIER
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
signé
D. GERVIER
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