mardi 2 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2202323 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 19 septembre 2022, la société par actions simplifiée à associé unique (SASU) Salins du Midi Participations, représentée par Me Berger, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 22 mars 2022 par laquelle le préfet de la Charente-Maritime a refusé de lui accorder l'autorisation de modifier l'état des parcelles qu'elle détient au sein de la réserve naturelle nationale de Lilleau des Niges, sur le territoire de la commune des Portes-en-Ré (Charente-Maritime), en vue de réhabiliter un marais salant ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Charente-Maritime de lui délivrer cette autorisation dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure dès lors que les avis du conseil municipal de la commune des Portes-en-Ré, du conseil scientifique régional du patrimoine naturel et de la commission départementale de la nature, des paysages et des sites n'ont pas été sollicités, en méconnaissance des dispositions du II de l'article R. 332-24 du code de l'environnement ;
- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que, s'il résulte des dispositions de l'article 7 du décret du 31 janvier 1980 portant création de la réserve naturelle nationale de Lilleau des Niges que l'activité de saliculture ne peut continuer à être exercée que par les propriétaires des parcelles situées dans cette réserve et sous sa forme traditionnelle, ces dispositions ne prévoient pas qu'une telle activité ne puisse être exercée qu'à la condition qu'elle l'était, sur les parcelles en cause, à la date du classement de la réserve.
La requête a été communiquée au préfet de la Charente-Maritime, qui n'a pas produit de mémoire en défense.
La requête a été communiquée au préfet de la région Nouvelle-Aquitaine, qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'environnement ;
- le décret n° 80-136 du 31 janvier 1980 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Henry,
- les conclusions de M. Revel, rapporteur public,
- et les observations de Me Berger, représentant la SASU Salins du Midi Participations.
Une note en délibéré, présentée par le préfet de la Gironde, préfet de la région Nouvelle-Aquitaine, a été enregistrée le 24 juin 2024.
Considérant ce qui suit :
1. La société par actions simplifiée à associé unique (SASU) Salins du Midi Participations demande au tribunal d'annuler la décision du 22 mars 2022 par laquelle le préfet de la Charente-Maritime a refusé de lui accorder l'autorisation de modifier l'état des parcelles qu'elle détient au sein de la réserve naturelle nationale de Lilleau des Niges, sur le territoire de la commune des Portes-en-Ré (Charente-Maritime), en vue de réhabiliter un marais salant.
Sur la légalité de la décision attaquée :
2. Aux termes de l'article L. 332-1 du code de l'environnement : " I.- Des parties du territoire terrestre ou maritime d'une ou de plusieurs communes peuvent être classées en réserve naturelle lorsque la conservation de la faune, de la flore, du sol, des eaux, des gisements de minéraux et de fossiles et, en général, du milieu naturel présente une importance particulière ou qu'il convient de les soustraire à toute intervention artificielle susceptible de les dégrader. () ". Selon l'article L. 332-3 de ce code : " I.- L'acte de classement d'une réserve naturelle peut soumettre à un régime particulier et, le cas échéant, interdire à l'intérieur de la réserve toute action susceptible de nuire au développement naturel de la faune et de la flore, au patrimoine géologique et, plus généralement, d'altérer le caractère de ladite réserve. / Peuvent notamment être réglementés ou interdits la chasse, la pêche, les activités agricoles, forestières, pastorales, industrielles, commerciales, sportives et touristiques, l'exécution de travaux publics ou privés, l'utilisation des eaux, la circulation ou le stationnement des personnes, des véhicules et des animaux. / () / II.- L'acte de classement tient compte de l'intérêt du maintien des activités traditionnelles existantes dans la mesure où elles sont compatibles avec les intérêts définis à l'article L. 332-1. ". L'article L. 332-9 du même code dispose : " Les territoires classés en réserve naturelle ne peuvent être ni détruits ni modifiés dans leur état ou dans leur aspect, sauf autorisation spéciale du conseil régional pour les réserves naturelles régionales, ou du représentant de l'État ou du ministre chargé de la protection de la nature pour les réserves naturelles nationales. () ".
3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 332-23 du code de l'environnement : " L'autorisation de modification de l'état ou de l'aspect d'une réserve naturelle requise en application des articles L. 332-6 et L. 332-9 est régie par les dispositions de la présente sous-section. ". Selon l'article R. 332-24 de ce code : " I. - La demande d'autorisation est adressée au préfet (). II. - Le préfet se prononce sur la demande dans un délai de quatre mois, après avoir recueilli l'avis du ou des conseils municipaux des communes intéressées, du conseil scientifique régional du patrimoine naturel et de la commission départementale de la nature, des paysages et des sites. Les avis qui n'ont pas été formulés dans un délai de trois mois à compter de la date de la saisine de l'organisme consulté sont réputés favorables. () ". L'article R. 332-25 du même code dispose : " Lorsque la commission départementale de la nature, des paysages et des sites ou le conseil scientifique régional du patrimoine naturel a émis un avis défavorable, la décision est prise par le ministre chargé de la protection de la nature après avis du Conseil national de la protection de la nature. () ".
4. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie. L'application de ce principe n'est pas exclue en cas d'omission d'une procédure obligatoire, à condition qu'une telle omission n'ait pas pour effet d'affecter la compétence de l'auteur de l'acte.
5. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Charente-Maritime ait, avant de rejeter la demande de la SASU Salins du Midi Participations, sollicité l'avis du conseil municipal de la commune des Portes-en-Ré, du conseil scientifique régional du patrimoine naturel (CSRPN) et de la commission départementale de la nature, des paysages et des sites (CDNPS). Dès lors qu'en vertu de l'article R. 332-25 du code de l'environnement cité ci-dessus, un avis négatif du CSRPN ou du CDNPS aurait pour conséquence d'affecter la compétence de l'auteur de l'acte, cette irrégularité procédurale est de nature à entraîner l'annulation de la décision attaquée.
6. En second lieu, aux termes de l'article 7 du décret du 31 janvier 1980 portant création de la réserve naturelle de Lilleau-des-Niges : " Les activités () salinicoles () continuent à être exercées sous leur forme traditionnelle par les propriétaires et leurs ayants droit. () ".
7. Pour rejeter la demande de la SASU Salins du Midi Participations, l'auteur de la décision attaquée s'est fondé sur les dispositions citées au point précédent et a estimé qu'elles ne permettaient pas la délivrance de l'autorisation sollicitée dans la mesure où les parcelles objet de la demande n'étaient pas exploitées à la date du classement de la réserve. Toutefois, une telle condition ne résulte pas de ces dispositions, qui se bornent à énoncer que, de manière générale, les activités salinicoles traditionnelles peuvent continuer à être exercées dans le périmètre de la réserve, sans exiger que les parcelles objet de l'activité projetée fussent exploitées à la date de la création de la réserve. Dès lors, la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit.
8. Il résulte de ce qui précède que la décision du 22 mars 2022 par laquelle le préfet de la Charente-Maritime a refusé d'accorder à la SASU Salins du Midi Participations l'autorisation de modifier l'état de parcelles qu'elle détient au sein de la réserve naturelle nationale de Lilleau des Niges doit être annulée.
Sur l'injonction :
9. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. () ". Selon l'article L. 911-2 de ce code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. () ".
10. Il résulte des dispositions de l'article L. 332-9 du code de l'environnement citées au point 2 du présent jugement que les territoires classés en réserve naturelle nationale ne peuvent pas être modifiés dans leur état ou dans leur aspect, sauf autorisation spéciale du préfet ou du ministre chargé de la protection de la nature. Aux termes de l'article 11 du décret du 31 janvier 1980 portant création de la réserve naturelle de Lilleau-des-Niges : " Tout travail public ou privé susceptible de détruire ou modifier l'état ou l'aspect des lieux est interdit. / Cette disposition vise notamment les constructions autres que celles nécessaires au gardiennage et à l'information du public et les travaux d'aménagement qui pourraient être entrepris en faveur de la faune. Ces derniers devront être autorisés par le préfet. / Ces interdictions ne s'appliquent pas aux travaux et installations nécessaires au maintien de la sécurité en mer () ".
11. Compte tenu des motifs de l'annulation prononcée, l'exécution du présent jugement n'implique pas nécessairement que le préfet de la Charente-Maritime délivre à la société requérante l'autorisation de modifier l'état des parcelles qu'elle détient au sein de la réserve naturelle nationale de Lilleau des Niges, dès lors qu'il appartiendra à l'autorité administrative de se prononcer, après avoir procédé aux consultations requises, sur la légalité des travaux envisagés par la société au regard des dispositions énoncées au point précédent, ce que n'a pas fait le préfet de la Charente-Maritime dans la décision attaquée. Il convient donc seulement d'enjoindre au préfet de la Charente-Maritime ou, dans le cas prévu à l'article R. 332-25 du code de l'environnement, au ministre chargé de la protection de la nature de se prononcer sur cette demande dans un délai de quatre mois. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
12. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par la SASU Salins du Midi Participations sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : La décision du 22 mars 2022 par laquelle le préfet de la Charente-Maritime a refusé d'accorder à la SASU Salins du Midi Participations l'autorisation de modifier l'état des parcelles qu'elle détient au sein de la réserve naturelle nationale de Lilleau des Niges est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Charente-Maritime ou, dans le cas prévu à l'article R. 332-25 du code de l'environnement, au ministre chargé de la protection de la nature de se prononcer sur la demande de la SASU Salins du Midi Participations dans un délai de quatre mois.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société par actions simplifiée à associé unique Salins du Midi Participations et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.
Copie en sera adressée au préfet de la région Nouvelle-Aquitaine et au préfet de la Charente-Maritime.
Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Campoy, président,
M. Henry, premier conseiller,
M. Pipart, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.
Le rapporteur,
Signé
B. HENRY
Le président,
Signé
L. CAMPOY
La greffière,
Signé
D. GERVIER
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
D. GERVIER
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