mardi 24 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2202337 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 septembre 2022 et 18 janvier 2024, la société par actions simplifiée (SAS) Naturenvie, représentée par Me de Brosses, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du préfet de la Charente-Maritime du 17 mars 2022 portant retrait du marché et rappel de deux lots de " Bouillon cube légumes sans sel " de marque Jardin Bio qu'elle a mis sur le marché, ainsi que la décision rejetant son recours gracieux ;
2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les deux décisions attaquées ont des motivations contradictoires, ce qui équivaut à une absence de motivation ;
- l'arrêté attaqué n'a pas été précédé d'une évaluation du risque, en méconnaissance de l'article 6 du règlement (CE) 178/2002 du Parlement européen et du Conseil du 28 janvier 2002 ;
- il est entaché d'une inexacte application du principe de précaution défini à l'article 7 du même règlement ;
- il méconnaît les articles 14.3 et 14.5 dudit règlement, en ce que l'administration n'a pas tenu compte des conditions d'utilisation normales des bouillons cubes par le consommateur ;
- le préfet de la Charente-Maritime a commis une erreur manifeste d'appréciation en considérant que les produits litigieux étaient impropres à la consommation.
Par un mémoire en défense enregistré le 7 mars 2023, le préfet de la Charente-Maritime conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- le premier moyen de la requête est inopérant en tant qu'il vise la décision rejetant le recours gracieux de la requérante, qui n'avait pas à être motivée ;
- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (CEE) 315/93 du Conseil du 8 février 1993 ;
- le règlement (CE) 178/2002 du Parlement européen et du Conseil du 28 janvier 2002 ;
- le code de la consommation ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Henry,
- les conclusions de M. Pipart, rapporteur public,
- et les observations de Me de Brosses, représentant la SAS Naturenvie.
Considérant ce qui suit :
1. À la suite de la publication par l'association Foodwatch des résultats d'une campagne d'analyses faisant apparaître la présence d'hydrocarbures saturés d'huile minérale (MOSH) et d'hydrocarbures aromatiques d'huile minérale (MOAH) dans des produits de grande consommation, la Commission européenne a lancé une alerte par le biais du réseau d'alerte rapide européen pour l'alimentation humaine et animale (RASFF), qui a donné lieu au déclenchement d'un contrôle de la direction départementale de la protection des populations de la Charente-Maritime au siège de la société par actions simplifiée (SAS) Naturenvie, deux lots du produits " Bouillon cube légumes sans sel " que cette société commercialise sous la marque Jardin Bio étant mentionnés dans les résultats de l'association Foodwatch. À l'issue de ce contrôle, le préfet de la Charente-Maritime a décidé, par un arrêté du 17 mars 2022, du retrait du marché et du rappel des deux lots litigieux. La SAS Naturenvie demande l'annulation de cet arrêté, ainsi que de la décision du 15 juillet 2022 rejetant son recours gracieux.
2. Aux termes de l'article L. 521-7 du code de la consommation : " S'il est établi que des produits ne sont pas conformes à la réglementation en vigueur ou présentent ou sont susceptibles de présenter un danger pour la santé publique ou la sécurité des consommateurs, l'autorité administrative peut ordonner par arrêté une ou plusieurs des mesures suivantes : la suspension de la mise sur le marché, le retrait, le rappel et la destruction. () ".
3. En premier lieu, la décision du 15 juillet 2022 rejetant le recours gracieux de la société requérante ne figure pas au nombre des décisions qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, dès lors que le recours présenté par la société n'avait pas le caractère d'un recours administratif dont la présentation est obligatoire préalablement à tout recours contentieux. Par ailleurs, l'arrêté du 17 mars 2022 comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte qu'il est suffisamment motivé, la circonstance, à la supposer établie, que ses motifs diffèrent de ceux mentionnés dans la décision de rejet du recours gracieux n'équivalant pas, comme le soutient la requérante, à un défaut de motivation. Le premier moyen de la requête ne peut, dès lors, qu'être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (CE) 178/2002 du Parlement européen et du Conseil du 28 janvier 2002 établissant les principes généraux et les prescriptions générales de la législation alimentaire, instituant l'Autorité européenne de sécurité des aliments et fixant des procédures relatives à la sécurité des denrées alimentaires : " Aux fins du présent règlement, on entend par : 1) " législation alimentaire ", les dispositions législatives, réglementaires et administratives régissant les denrées alimentaires en général et leur sécurité en particulier, au niveau communautaire ou national. La législation alimentaire couvre toutes les étapes de la production, de la transformation et de la distribution des denrées alimentaires et également des aliments destinés ou donnés à des animaux producteurs de denrées alimentaires ; () ". Selon l'article 4 de ce règlement : " 1. Le présent chapitre couvre toutes les étapes de la production, de la transformation et de la distribution de denrées alimentaires et d'aliments pour animaux destinés ou donnés à des animaux producteurs de denrées alimentaires. 2. Les principes généraux définis dans les articles 5 à 10 forment un cadre général de nature horizontale à respecter lorsque des mesures sont prises. 3. Les principes et procédures en vigueur en matière de législation alimentaire sont adaptés dans les meilleurs délais et au plus tard le 1er janvier 2007, en vue de se conformer aux dispositions des articles 5 à 10. () ". En vertu de l'article 6 du même règlement : " 1. Afin d'atteindre l'objectif général d'un niveau élevé de protection de la santé et de la vie des personnes, la législation alimentaire se fonde sur l'analyse des risques, sauf dans les cas où cette approche n'est pas adaptée aux circonstances ou à la nature de la mesure. () ". Enfin, l'article 7 dudit règlement dispose : " 1. Dans des cas particuliers où une évaluation des informations disponibles révèle la possibilité d'effets nocifs sur la santé, mais où il subsiste une incertitude scientifique, des mesures provisoires de gestion du risque, nécessaires pour assurer le niveau élevé de protection de la santé choisi par la Communauté, peuvent être adoptées dans l'attente d'autres informations scientifiques en vue d'une évaluation plus complète du risque. () ".
5. Si la SAS Naturenvie soutient que l'arrêté attaqué a été pris sans qu'ait été préalablement menée l'analyse des risques mentionnée à l'article 6 du règlement (CE) 178/2002 et au terme d'une inexacte application du principe de précaution défini à l'article 7 de ce règlement, il résulte clairement des articles 3 et 4 de ce règlement que les dispositions invoquées par la société ne sont applicables que lors de l'élaboration de la législation alimentaire, non pour l'adoption de mesures à caractère individuel comme cela est le cas en l'espèce. Dès lors, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 6 et 7 du règlement (CE) 178/2002 doivent être écartés comme inopérants.
6. En dernier lieu, aux termes de l'article 14 du règlement (CE) 178/2002 : " 1. Aucune denrée alimentaire n'est mise sur le marché si elle est dangereuse. 2. Une denrée alimentaire est dite dangereuse si elle est considérée comme : a) préjudiciable à la santé ; (). 3. Pour déterminer si une denrée alimentaire est dangereuse, il est tenu compte : a) des conditions d'utilisation normales de la denrée alimentaire par le consommateur à chaque étape de la production, du traitement et de la distribution ; et b) de l'information fournie au consommateur (). 4. Pour déterminer si une denrée alimentaire est préjudiciable à la santé, il est tenu compte : a) de l'effet probable immédiat et/ou à court terme et/ou à long terme de cette denrée alimentaire sur la santé non seulement d'une personne qui la consomme, mais aussi sur sa descendance ; b) des effets toxiques cumulatifs probables ; () ". Selon l'article 1er du règlement (CEE) 315/93 du Conseil du 8 février 1993 portant établissement des procédures communautaires relatives aux contaminants dans les denrées alimentaires : " 1. Le présent règlement concerne les contaminants contenus dans les denrées alimentaires. On entend par " contaminant " toute substance qui n'est pas intentionnellement ajoutée à la denrée alimentaire, mais qui est cependant présente dans celle-ci comme un résidu de la production (y compris les traitements appliqués aux cultures et au bétail et dans la pratique de la médecine vétérinaire), de la fabrication, de la transformation, de la préparation, du traitement, du conditionnement, de l'emballage, du transport ou du stockage de ladite denrée, ou à la suite de la contamination par l'environnement. () ". En vertu de l'article 2 de ce règlement : " 1. La mise sur le marché de denrées alimentaires contenant une quantité inacceptable, du point de vue de la santé publique et en particulier sur le plan toxicologique, d'un contaminant est interdite. 2. Les teneurs en contaminants doivent en outre être maintenues aux niveaux les plus faibles que permettent raisonnablement de bonnes pratiques au cours de toutes les étapes visées à l'article 1er. 3. Afin de protéger la santé publique et en application du paragraphe 1, la Commission peut, le cas échéant, fixer des tolérances maximales en ce qui concerne certains contaminants. () ". Enfin, aux termes de l'article L. 421-3 du code de la consommation : " Les produits et les services doivent présenter, dans des conditions normales d'utilisation ou dans d'autres conditions raisonnablement prévisibles par le professionnel, la sécurité à laquelle on peut légitimement s'attendre et ne pas porter atteinte à la santé des personnes. ".
7. Il ressort des pièces du dossier qu'une contre-expertise des deux lots de bouillons cubes litigieux à laquelle a fait procéder la société requérante a confirmé que ces denrées alimentaires présentaient d'importants taux d'hydrocarbures d'huile minérale, à savoir une teneur en MOSH comprise entre 10 mg/kg et 14 mg/kg et une teneur en MOAH comprise entre 2,8 mg/kg et 5,1 mg/kg. Si la société requérante fait valoir qu'une fois le bouillon cube dilué dans un demi-litre d'eau, conformément à l'usage normal du produit, la préparation contient des teneurs en MOSH et MOAH inférieures à la limite de quantification maximum fixée à 1 mg/kg par le laboratoire de recherche technique et scientifique de la Commission européenne, cette limite ne constitue pas, comme le soutient la société requérante, un seul de tolérance maximale au-deçà duquel ces contaminants seraient admis, mais la concentration la plus basse mesurable à partir de laquelle la présence du contaminant est certaine. Or, dès lors qu'il ressort des analyses réalisées que la présence de contaminants de type MOSH et MOAH dans les bouillons cubes des deux lots litigieux est certaine, puisque les teneurs mesurées sont supérieures à 1 mg/kg, les préparations résultant de la dilution de ces bouillons cubes contiennent nécessairement de ces contaminants. Par ailleurs, la Commission européenne n'a pas fait application des dispositions du 3 de l'article 2 du règlement (CEE) 315/93 du Conseil du 8 février 1993 pour définir des tolérances maximales pour ces contaminants. Il ressort au contraire des éléments scientifiques diffusés par les autorités sanitaires à la date de l'arrêté attaqué, en particulier d'un avis de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) du 6 juin 2012, amendé le 28 août 2013, et d'un avis de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail du 8 mars 2017, d'une part, que les MOAH présentent un risque mutagène et génotoxique avéré, et des effets qui pourraient se manifester sans seuil, d'autre part, que les MOSH sont susceptibles d'être accumulés par l'organisme, notamment dans le foie, et que leur toxicité est incertaine. S'agissant en particulier des MOAH, il est scientifiquement admis que leur caractère cancérigène et génotoxique interdit la fixation de dose-seuil toxique, une seule molécule étant susceptible de déclencher une mutation et, partant, un cancer. Dès lors, c'est à bon droit que le préfet de la Charente-Maritime a estimé que même dans des conditions d'utilisation normales des bouillons cubes en cause, c'est-à-dire après dilution, les deux lots litigieux, qui contenaient des quantités inacceptables d'hydrocarbures d'huile minérale, étaient préjudiciables à la santé et, par suite, dangereux, et qu'il convenait de les retirer du marché et de rappeler les produits vendus, une mesure de suspension de la mise sur le marché, qui n'aurait pas concerné les deux lots contaminés, déjà écoulés, n'étant pas pertinente. Il s'ensuit que les moyens tirés de ce que le préfet de la Charente-Maritime aurait méconnu les articles 14.3 et 14.5 du règlement (CE) 178/2002 en ne tenant pas compte des conditions d'utilisation normales des bouillons cubes par le consommateur et aurait inexactement qualifié les faits de l'espèce en considérant que les circonstances justifiaient le retrait des produits litigieux du marché et leur rappel doivent être écartés.
8. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions de la SAS Naturenevie dirigées contre l'arrêté du préfet de la Charente-Maritime du 17 mars 2022 portant retrait du marché et rappel de deux lots de " Bouillon cube légumes sans sel " de marque Jardin Bio et contre la décision rejetant son recours gracieux doivent être rejetée, de même que les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de la SAS Naturenvie est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société par actions simplifiée Naturenvie et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.
Copie en sera adressée au préfet de la Charente-Maritime.
Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Campoy, président,
M. Henry, premier conseiller,
Mme Bréjeon, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 septembre 2024.
Le rapporteur,
Signé
B. HENRY
Le président,
Signé
L. CAMPOYLa greffière,
Signé
D. GERVIER
La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
D. GERVIER
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