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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2202696

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2202696

mardi 6 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2202696
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers JU
Avocat requérantEKOUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 novembre 2022, M. B A, représenté par Me Ekoué, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 31 octobre 2022 par lesquels le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de 1cent-quatre-vingts jours ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées ont été prises par une autorité incompétente ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article L. 611-3 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- sa présence en France n'est pas constitutive d'une menace pour l'ordre public ;

- la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision portant interdiction de quitter le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination.

- la décision portant assignation à résidence doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 novembre 2022, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme C pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-13-2 et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après le rapport de Mme C ont été entendues au cours de l'audience publique les observations de Me Ekoué, représentant M. A, qui maintient ses conclusions et soulève un nouveau moyen tiré de ce que le préfet de la Vienne a commis une erreur d'appréciation en prenant une interdiction de retour en fixant à deux ans la durée de cette interdiction alors qu'il souffre de problèmes de santé et qu'il a entrepris des démarches pour déposer un titre de séjour en qualité d'étranger malade.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant algérien né le 2 juin 1995, déclare être entré en France en octobre 2020. Par deux arrêtés du 31 octobre 2022, le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de cent-quatre-vingts jours. M. A demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les arrêtés dans leur ensemble :

2. Par un arrêté du 7 mars 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le département de la Vienne, Mme Pascale Pin, secrétaire générale de la préfecture de la Vienne, a reçu délégation de signature à l'effet de signer notamment tous les arrêtés entrant dans le champ d'application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté en litige doit être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, la décision attaquée vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application, notamment l'article L. 611-1, 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il mentionne, outre la date d'arrivée en France de M. A, sa situation privée et familiale. Ainsi, la décision attaquée est suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié ". Aux termes de l'article 6 alinéa 1-7 de l'accord franco-algérien : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 7°) au ressortissant algérien, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve qu'il ne puisse pas effectivement bénéficier d'un traitement approprié dans son pays () ".

5. M. A, qui est entré sur le territoire français en 2021, se prévaut de la présence en France de sa mère et de son épouse Mme D avec laquelle il attend un enfant. A l'exception d'une facture d'électricité datée de mai 2022, il n'établit toutefois pas la réalité de leur communauté de vie ni qu'il disposerait d'autres liens personnels et familiaux particulièrement intenses, stables et anciens. Par ailleurs, s'il se prévaut de l'exercice d'une activité professionnelle, la seule promesse d'embauche pour un contrat à durée indéterminée établie le 2 novembre 2022, soit postérieurement à l'arrêté attaqué, ne démontre pas une insertion professionnelle suffisante. En outre, M. A soutient qu'il dispose d'un suivi médical au centre hospitalier universitaire de Poitiers en raison d'une varicocèle au testicule gauche, nécessitant une intervention chirurgicale, reportée à deux reprises à la suite d'une contamination à la covid-19. Si l'intéressé produit notamment plusieurs attestations de consentement pour un acte de radiologie interventionnelle, des prescriptions médicales du Dr. Fauché ainsi qu'une échographie et un bilan d'analyse médicale, ces éléments ne permettent toutefois ni d'établir que le défaut d'une intervention chirurgicale immédiate pourrait entrainer des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur son état de santé ni de démontrer qu'il ne pourra pas bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Par ailleurs, il n'est pas contesté que le requérant n'a pas, à la date de l'arrêté attaqué, sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade. Par suite, la décision d'éloignement prise à l'encontre de M. A ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale protégé par les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale. Il ne résulte pas plus des pièces du dossier que le préfet de la Vienne aurait méconnu l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou l'article 6 de l'accord franco-algérien.

6. En troisième lieu, si M. A fait valoir qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public, il ne ressort pas de la décision attaquée que le préfet de la Vienne aurait fondé sa décision sur l'existence d'une telle menace.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

7. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français qui la fonde.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

8. Aux termes de l'article L. 613-2 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. " L'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

9. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement dans son principe et sa durée la décision d'interdiction de retour et si la décision n'est pas entachée d'une disproportion.

10. Il ressort des pièces du dossier que M. A, dont le comportement n'est pas considéré comme une menace à l'ordre public, n'a fait l'objet d'aucune mesure d'éloignement préalablement la décision du 31 octobre 2022. En outre, il est constant que M. A souffre de difficultés de santé et n'est pas contesté, comme l'a précisé son avocat à l'audience, que le requérant a entrepris des démarches pour bénéficier d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade. Dans ces conditions, en fixant à deux ans la période d'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de l'intéressé, la décision attaquée qui a nécessairement pour effet d'empêcher le requérant de déposer une demande de titre de séjour durant cette période, est disproportionnée par rapport aux objectifs poursuivis par cette mesure et M. A est fondé à en demander l'annulation pour ce motif.

11. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre l'interdiction de retour, M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 31 octobre 2022 portant interdiction de retour de deux ans sur le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision portant assignation à résidence est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français qui la fonde.

13. En deuxième lieu, l'article L. 731-3 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " L'autorité administrative peut autoriser l'étranger qui justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne pouvoir ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, à se maintenir provisoirement sur le territoire en l'assignant à résidence jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ".

14. L'arrêté en litige cite l'article L. 731-3 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que M. A a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire sans délai de départ volontaire, mais qu'il n'est en possession d'aucun document d'identité ou de voyage, ce qui ne permet pas l'exécution immédiate de cette décision d'éloignement, dès lors qu'il est nécessaire d'obtenir un laisser-passer consulaire. Il énonce en outre que l'intéressé, qui dispose d'une domiciliation à Châtellerault, justifie être dans l'impossibilité de regagner son pays d'origine. Cette décision, qui comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée.

15. En troisième lieu, il ressort de la décision attaquée qu'elle impose au requérant de demeurer dans le département de la Vienne et de se présenter les lundis, mercredis et vendredi à 8h00 au commissariat de Châtellerault. Si le requérant fait valoir qu'il souffre d'une pathologie nécessitant une intervention chirurgicale, il n'établit pas en quoi son état de santé empêcherait la mise en œuvre de ces modalités de contrôle de l'assignation à résidence. En outre, si le requérant soutient qu'il ne dispose pas de véhicule, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il ne pourrait se rendre au commissariat de police par d'autres moyens de transport. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ne peut qu'être écarté.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Eu égard au motif d'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit mis fin au signalement de M. A dans le système d'information Schengen. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Vienne de prendre toute mesure propre à mettre fin à ce signalement dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative la somme de 900 euros.

DECIDE :

Article 1er : La décision du 31 octobre 2022 portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Vienne de prendre tout mesure propre à mettre fin au signalement de M. A dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du 31 octobre 2022 ci-dessus annulée dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat (préfet de la Vienne )versera à M. A la somme de 900 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 6 décembre 2022.

La magistrate désignée,

Signé

S. C

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef par intérim,

La greffière,

N.COLLET

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