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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2203136

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2203136

mercredi 24 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2203136
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCPA BREILLAT-DIEUMEGARD-MASSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 décembre 2022, Mme B, représentée par la SCP Breillat-Dieumegard-Masson, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 novembre 2022 par lequel le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer, à titre principal, une carte de séjour temporaire d'une durée d'un an dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail valable jusqu'à ce que l'autorité administrative ait statué sur sa situation administrative, dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles 35 et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté contesté a été pris par une autorité incompétente ;

Sur la décision portant refus de séjour :

- elle est insuffisamment motivée, et révèle un défaut d'examen de sa situation ;

- le préfet de la Vienne s'est cru lié, à tort, par l'avis émis par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'est pas établi que le médecin instructeur n'a pas siégé au sein du collège de médecins de l'OFII ;

- elle méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 2, 3 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreurs manifestes d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 2, 3, 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle entraîne des conséquences d'une exceptionnelle gravité au regard de son état de santé ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 31 mars 2023, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de libertés fondamentales ;

- l'accord franco-togolais du 13 juin 1996 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Gibson-Théry a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante togolaise née le 10 mai 1982, est entrée régulièrement en France le 12 décembre 2018 sous couvert d'un visa de court séjour valable du 29 novembre 2018 au 27 mai 2019. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) par une décision du 9 novembre 2020, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 4 juin 2021. Elle a sollicité auprès de la préfecture de la Vienne, le 27 avril 2022, la délivrance d'un titre de séjour en raison de son état de santé, ou, à titre subsidiaire, d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale - liens privés familiaux ", puis, le 6 juillet 2022, et à titre infiniment subsidiaire, son admission exceptionnelle au séjour. Par un arrêté du 15 novembre 2022 dont elle demande l'annulation, le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer l'ensemble des titres sollicités, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être renvoyée.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 13 décembre 2022. Par suite, ses conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sont devenues sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

3. L'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat () ". L'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précise : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé () ". Selon l'article R. 425-12 du même code : " Le rapport médical mentionné à l'article R. 425-11 est établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à partir d'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement le demandeur ou par un médecin praticien hospitalier inscrits au tableau de l'ordre, dans les conditions prévues par l'arrêté mentionné au deuxième alinéa du même article. Le médecin de l'office peut solliciter, le cas échéant, le médecin qui suit habituellement le demandeur ou le médecin praticien hospitalier () ".

4. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

5. L'avis du collège des médecins de l'OFII du 11 juillet 2022 indique que si l'état de santé de Mme A nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, un traitement approprié existe dans son pays d'origine et qu'il peut y voyager sans risque. Pour contester cette appréciation, Mme A produit un certificat médical de son médecin traitant du 29 avril 2022, mentionnant qu'elle souffre d'un diabète de type II sous insulinothérapie, nécessitant un suivi et des examens médicaux réguliers. Elle produit également des certificats médicaux, rédigés postérieurement à la décision attaquée mais qui éclairent sa situation médicale avant cette décision, lesquels confirment la nécessité d'une prise en charge médicale quotidienne par l'administration d'insuline et d'un traitement par Metformine, ainsi qu'un suivi par le pôle d'endocrinologie et de diabétologie du centre hospitalier universitaire de Poitiers. Il ressort également du document émanant de l'organisation mondiale pour la santé, établi pour l'année 2016, que l'insuline et la metformine ne sont généralement pas disponibles au Togo. En produisant la liste des médicaments remboursables émanant de l'Institut national d'assurance maladie du Togo, et contenant de l'insuline, du paracétamol et de la metformine, le préfet n'établit pas qu'il n'y a aucun risque de rupture dans l'approvisionnement des médicaments dont la prise quotidienne est indispensable à la survie de Mme A. Dans ces conditions, le préfet de la Vienne qui n'est pas tenu de suivre l'avis formulé par le collège des médecins de l'OFII, a fait, dans les circonstances particulières de l'espèce, une inexacte application des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision portant refus de titre de séjour doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, la décision faisant obligation à Mme A de quitter le territoire français et celle fixant le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. Compte tenu du motif d'annulation retenu par le présent jugement, son exécution implique nécessairement qu'un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " soit délivré à Mme A. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet de la Vienne de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification dudit jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte, et de délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour à Mme A, l'autorisant à travailler.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme A ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, il y a lieu de mettre à la charge de l'État une somme de 900 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'admission de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du préfet de la Vienne du 15 novembre 2022 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Vienne de délivrer à Mme A un titre de séjour temporaire mention " vie privée et familiale ", dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 4 : L'État versera une somme de 900 euros à la SCP Breillat-Dieumegard-Masson sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B, au préfet de la Vienne et à la SCP Breillat-Dieumegard-Masson.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 4 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bruston, présidente,

M. Pipart, premier conseiller,

Mme Gibson-Théry, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mai 2023.

La rapporteure,

Signé

S. GIBSON-THERY

La présidente,

Signé

S. BRUSTONLa greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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