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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2203179

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2203179

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2203179
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Poitiers a annulé la décision du 2 août 2022 par laquelle le préfet de la Vienne avait retiré son titre de séjour à M. B, ressortissant russe résidant en France depuis l’âge de douze ans. Le tribunal a jugé que le préfet avait commis une erreur d’appréciation en considérant que la présence de M. B constituait une menace pour l’ordre public, au sens de l’article L. 432-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Il a relevé le caractère isolé et ancien des faits reprochés, l’absence de condamnation récente significative, ainsi que l’insertion sociale et professionnelle du requérant. La décision a également été jugée contraire aux stipulations de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 décembre 2022, M. A B, représenté par Me Bouillault, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 août 2022 par laquelle le préfet de la Vienne lui a retiré son titre de séjour valable du 17 septembre 2021 au 16 septembre 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles 35 et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée et procède d'un défaut d'examen personnel et approfondi de sa situation ;

- l'autorité préfectorale a méconnu les dispositions de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en s'étant cru, à tort, en situation de compétence liée pour lui retirer son titre de séjour au motif qu'il aurait constitué une menace pour l'ordre public ;

- il ne représente pas une menace réelle et actuelle pour l'ordre public ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er juillet 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Gibson-Théry a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant russe né le 28 décembre 1996, est entré en France le 19 décembre 2008 à l'âge de douze ans. Il était titulaire d'une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " valable du 17 septembre 2021 au 16 septembre 2022 lorsque le préfet de la Vienne lui a retiré son titre de séjour par une décision du 2 août 2022. M. B demande l'annulation de cette dernière décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ". D'autre part, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort de la décision attaquée que M. B a été interpelé le 10 avril 2022, puis mis en détention provisoire jusqu'au 6 septembre 2022 et mis en liberté sous contrôle judiciaire à compter du 7 septembre 2022, pour des faits de détention, d'importation et de vente ou mise en vente, en bande organisée, de marchandise présentée sous une marque contrefaisante. Le préfet de la Vienne a considéré que la présence en France du requérant constituait une menace pour l'ordre public. Il soutient, en outre, que le requérant est défavorablement connu des services de police pour avoir circulé avec un véhicule sans assurance le 28 juin 2020, commis des faits de violence ayant entraîné une incapacité de travail n'excédant pas huit jours d'incapacité de travail le 30 décembre 2014, pour agression sexuelle le 17 mai 2013, vol à l'étalage le 2 février 2009, et, surtout, qu'il a été condamné à une peine d'emprisonnement d'un mois avec sursis le 6 avril 2018 pour vol en réunion commis le 24 septembre 2017, et puni d'une amende de 200 euros pour conduite d'un véhicule après usage de stupéfiants le 7 octobre 2021. Pour contester l'appréciation portée par l'autorité préfectorale sur sa situation, M. B fait valoir que, résidant en France depuis quatorze ans, il a obtenu un certificat d'aptitude professionnelle de peintre le 3 juillet 2014 puis un brevet d'études professionnelles " bois option menuiserie aménagement " le 5 juillet 2017, il a travaillé en intérim comme menuisier, peintre et en tant que manœuvre agricole au cours de l'année 2017, il a occupé un emploi de peintre en intérim plusieurs mois en 2018 et tout au long de l'année 2019, et, enfin, il a effectué un service civique entre le 1er octobre 2018 et le 31 juillet 2019 en qualité de volontaire au sein d'un club de football. Le requérant produit également la promesse d'embauche du 25 juillet 2022 dont il était en possession en qualité de peintre. Dans ces conditions, eu égard au caractère isolé et ancien de la seule condamnation prononcée à l'encontre de M. B, dont la courte durée a d'ailleurs été assortie d'un sursis, et de la circonstance que son placement sous contrôle judiciaire à compter du 7 septembre 2022 n'établit pas la matérialité des faits reprochés, le préfet de la Vienne a, en retirant le titre de séjour du requérant, porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, au regard de la durée de son séjour régulier en France depuis ses douze ans et du sérieux de son parcours scolaire et professionnel. Par suite, le préfet de la Vienne a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en prenant la décision en litige.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 2 août 2022 par laquelle le préfet de la Vienne a retiré le titre de séjour de M. B valable du 17 septembre 2021 au 16 septembre 2022, doit être annulée.

Sur les frais liés au litige :

5. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Bouillault, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Bouillault de la somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 2 août 2022 du préfet de la Vienne est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à Me Bouillault une somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Bouillault renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Vienne et à Me Bouillault.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cristille, président,

Mme Duval-Tadeusz, première conseillère,

Mme Gibson-Théry, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024.

La rapporteure,

Signé

S. GIBSON-THERY

Le président,

Signé

P. CRISTILLELa greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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