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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2300798

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2300798

jeudi 6 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2300798
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantROBILIARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 mars 2023, M. B A, représenté par Me Robilliard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er décembre 2022 par lequel le préfet de la Vienne a retiré sa carte de séjour pluriannuelle portant la mention " membre de la famille du bénéficiaire de la protection subsidiaire ", valable du 11 juin 2021 au 10 juin 2025 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat.

Il soutient que :

- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- il méconnaît les dispositions des articles L. 432-4 et R. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'erreur d'appréciation, dès lors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 août 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est tardive, en l'absence de preuve du dépôt d'une demande d'aide juridictionnelle de nature à interrompre les délais de recours contentieux ;

- les moyens invoqués ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 février 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2011/95/UE du Parlement européen et du Conseil du 13 décembre 2011 ;

- la directive 2004/83/CE du Conseil du 29 avril 2004 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- les arrêts de la Cour de justice de l'Union européenne du 10 juillet 2008, Ministère de l'Administration et des Affaires intérieures c/ G.J. (C-33-07), et du 24 juin 2015, H.T. c/ Lad Baden - Wurtemberg (C-373/13) ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Tiberghien a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 11 février 2003 à Conakry, est entré en France le 7 septembre 2019 sous couvert d'un visa de long séjour. Il s'est vu délivrer une carte de séjour pluriannuelle en qualité de membre de la famille d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire, d'une durée de quatre ans, valable entre le 11 juin 2021 et le 10 juin 2025. Par un arrêté du 1er décembre 2022, le préfet de la Vienne a procédé au retrait de cette carte de séjour. M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet de la Vienne :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. () ". Aux termes de l'article 43 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 : " Sans préjudice de l'application de l'article 9-4 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée et du II de l'article 44 du présent décret, lorsqu'une action en justice ou un recours doit être intenté avant l'expiration d'un délai devant les juridictions de première instance ou d'appel, l'action ou le recours est réputé avoir été intenté dans le délai si la demande d'aide juridictionnelle s'y rapportant est adressée ou déposée au bureau d'aide juridictionnelle avant l'expiration dudit délai et si la demande en justice ou le recours est introduit dans un nouveau délai de même durée à compter : () 4° Ou, en cas d'admission, de la date, si elle est plus tardive, à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté litigieux a été notifié à M. A le 5 décembre 2022, et l'intéressé disposait, à compter de cette date, d'un délai de deux mois pour contester cette décision. M. A a introduit une demande d'aide juridictionnelle le 30 janvier 2023, soit avant l'expiration du délai de recours et sa demande, a, en application des dispositions précitées du décret du 28 décembre 2020, prorogé le délai de recours jusqu'à son admission à l'aide juridictionnelle, intervenue le 21 février 2023. Sa requête, enregistrée le 20 mars 2023, soit moins de deux mois après cette admission, n'était ainsi pas tardive. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le préfet de la Vienne ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable au litige : " Une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. " Et aux termes de l'article R. 432-4 de ce code : " Sans préjudice des dispositions des articles R. 421-41, R. 422-7, R. 423-2 et R. 426-1, le titre de séjour peut être retiré dans les cas suivants : () 6° L'étranger titulaire d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle constitue une menace pour l'ordre public ; (). "

5. D'autre part, aux termes de l'article 24 de la directive 2011/95/UE du Parlement européen et du Conseil du 13 décembre 2011 : " (). / 2. Dès que possible après qu'une protection internationale a été octroyée, les États membres délivrent aux bénéficiaires du statut conféré par la protection subsidiaire et aux membres de leur famille un titre de séjour valable pendant une période d'au moins un an et renouvelable pour une période d'au moins deux ans, à moins que des raisons impérieuses de sécurité nationale ou d'ordre public ne s'y opposent. "

6. Dans son arrêt susvisé C-373/13 du 24 juin 2015, la Cour de justice de l'Union européenne a dit pour droit que les dispositions de l'article 24 de la directive 2004/83/CE du 29 avril 2004, reprises à l'identique par les dispositions des articles 24 de la directive 2011/95/UE du 13 décembre 2011, n'autorisent un Etat à priver un réfugié du droit au séjour qui lui a été accordé en cette qualité que pour des raisons impérieuses liées à la sécurité nationale ou à l'ordre public.

7. Il s'en déduit que les dispositions des articles L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celles du 6° de l'article R. 432-4 du même code ne sauraient permettre à l'autorité préfectorale de retirer la carte de séjour temporaire délivrée à un étranger au titre de la protection internationale et aux membres de sa famille sur ce fondement que lorsque de telles raisons impérieuses sont caractérisées, sauf à méconnaitre les dispositions précitées de la directive du 13 décembre 2011, telles qu'interprétées par la Cour de justice.

8. Enfin, aux points 73 à 75 de sa décision du 24 juin 2015, la Cour de justice de l'Union européenne a précisé qu'une décision de retrait du droit au séjour, dès lors qu'elle ne saurait entraîner ni la perte de la protection internationale ni, a fortiori, le refoulement de l'étranger, ne présuppose pas l'existence d'un crime particulièrement grave. Pour autant, ainsi que l'a rappelé la Cour dans son arrêt C-33/07 du 10 juillet 2008, la notion d'ordre public suppose l'existence, en dehors du trouble pour l'ordre social que constitue toute infraction à la loi, d'une menace réelle, actuelle et suffisamment grave, affectant un intérêt fondamental de la société.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. A a été condamné par le tribunal correctionnel de Poitiers le 21 novembre 2022, à une peine de six mois d'emprisonnement ferme pour des faits de transport, détention, offre ou cession et acquisition non autorisée de stupéfiants, avec récidive, alors qu'il était âgé de 19 ans. Ces faits, seuls sur lesquels se fonde l'arrêté litigieux, s'ils sont de nature à caractériser une menace à l'ordre public, ne sont pas de nature à établir, à eux seuls, l'existence d'une menace réelle, actuelle et suffisamment grave, affectant un intérêt fondamental de la société. Par suite, M. A est fondé à soutenir que le préfet de la Vienne a, en retirant son titre de séjour au motif qu'il constituait une menace à l'ordre public, fait une inexacte application des articles L. 432-4 et R. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Il résulte ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre l'arrêté du 1er décembre 2022 par lequel le préfet de la Vienne lui a retiré son titre de séjour, M. A est fondé à en demander l'annulation.

Sur les frais liés au litige :

11. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à Me Robilliard en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 11 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 1er décembre 2022 du préfet de la Vienne est annulé.

Article 2 : L'Etat versera à Me Robilliard une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Vienne.

Une copie sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 21 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Cristille, président,

Mme Gibson-Théry, première conseillère,

M. Tiberghien, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 6 février 2025.

Le rapporteur,

Signé

P. TIBERGHIENLe président,

Signé

P. CRISTILLE

La greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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