jeudi 4 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2300874 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 3ème chambre |
| Avocat requérant | KATEB |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires enregistrés le 26 mars 2023, le 2 mai 2023 et le 13 février 2024, Mme B A, représentée par Me Bouacha, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 7 mars 2023 par lequel la préfète des Deux-Sèvres a refusé de renouveler son titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français ;
2°) d'enjoindre à la préfète des Deux-Sèvres, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
Sur l'arrêté pris dans son ensemble :
- il a été pris par une autorité incompétente ;
- il est insuffisamment motivé et révèle un défaut d'examen de sa situation ;
Sur la décision portant refus de titre de séjour :
- elle méconnaît les stipulations des articles 6, 6-1 et 6-5 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- elle est contraire à l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 février 2024, la préfète des Deux-Sèvres conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Gibson-Théry ;
- et les observations de Me Bouacha, représentant Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B A, ressortissante algérienne née le 6 avril 1987, est entrée en France en juin 2013 sous couvert d'un visa de court séjour. Elle a obtenu un certificat de résidence algérien " vie privée et familiale " valable du 14 mars 2019 au 14 mars 2020, renouvelé à trois reprises jusqu'au 15 mars 2023. Elle a sollicité le renouvellement de son certificat de résidence le 31 octobre 2022. Par un arrêté du 7 mars 2023, la préfète des Deux-Sèvres a refusé de renouveler son certificat de résidence algérien, lui a fait obligation de quitter le territoire dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par sa requête, Mme A demande l'annulation de cet arrêté en tant qu'il lui refuse la délivrance d'un certificat de résidence et lui fait obligation de quitter le territoire français.
Sur la décision portant refus de séjour :
2. En premier lieu, l'arrêté litigieux a été signé par M. Xavier Marotel, secrétaire général de la préfecture des Deux-Sèvres ayant reçu délégation de la préfète, par un arrêté du 2 février 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, à l'effet de signer tous les arrêtés relevant des attributions de l'Etat dans le département des Deux-Sèvres. La police des étrangers ne figurant pas au nombre des attributions exceptées de cette délégation de signature, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit donc être écarté.
3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les textes dont il fait application, notamment les articles applicables à la requérante de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, du code des relations entre le public et l'administration, de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ainsi que du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au regard de la nature de sa demande de renouvellement de titre de séjour. Elle expose les motifs de droit et de fait pour lesquels la préfète a entendu lui refuser un titre de séjour, en particulier, ses conditions d'entrée et de séjour, les précédents titres de séjour qui lui ont été délivrés, sa situation familiale et professionnelle, ainsi que des éléments relatifs à ses conditions d'hébergement. L'arrêté en litige est, par suite, suffisamment motivé, et révèle l'examen particulier auquel s'est livré la préfète pour étudier la demande de Mme A.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco algérien : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : / 1) au ressortissant algérien, qui justifie par tout moyen résider en France depuis plus de dix ans () ".
5. Il ressort des pièces du dossier que Mme A, qui déclare être entrée en France en 2013, soutient y résider de manière continue depuis plus de dix ans à la date de sa demande de renouvellement de certificat de résidence algérien. Toutefois, les pièces versées au dossier sont composées d'un seul document pour chacune des années 2013, 2014 et 2015, soit deux ordonnances médicales et un avis d'impôt. Si elles sont plus fournies au titre des années ultérieures, essentiellement à compter de la fin de l'année 2018 compte tenu de la production de plusieurs bulletins de salaire, Mme A ayant occupé plusieurs emplois à temps partiel au cours des années 2019 et 2020, dont quelques missions temporaires, elles ne sont toutefois pas de nature à justifier d'une présence de plus de dix ans continue sur le territoire, alors que, pour la seule année 2020, Mme A justifie avoir travaillé de début janvier à mi-mars, puis à partir de début septembre en qualité d'animatrice vacataire à la ville de Paris, jusqu'au début de l'année 2022. Les pièces produites ne permettent donc pas d'établir sa présence pour l'ensemble de chaque année de la période considérée. Faute pour la requérante de démontrer qu'elle remplissait, à la date de la décision en litige, la condition de séjour habituel depuis plus de dix ans prévue par les stipulations précitées de l'article 6-1 de l'accord franco-algérien, le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations par la préfète des Deux-Sèvres doit être écarté.
6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, un certificat de résidence d'un an mention " vie privée et familiale " est délivré " au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter tout élément permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.
7. Il ressort de la décision portant refus de séjour contestée que la préfète s'est fondée sur les circonstances que Mme A, titulaire d'un passeport algérien valable du 17 février 2015 au 16 février 2025, n'est pas présente sur le territoire de manière continue en raison de ses nombreux séjours en Algérie depuis la délivrance de son passeport, n'a pas tissé de liens privés et familiaux caractérisés par leur ancienneté, leur stabilité et leur intensité hormis ceux qu'elle entretient avec ses trois sœurs et son frère sur le territoire français, ne dispose pas de logement propre en étant hébergée chez sa sœur, et ne justifie pas suffisamment de son insertion sociale et professionnelle. Pour remettre en question l'appréciation portée par l'autorité préfectorale sur sa demande, Mme A soutient que sa situation privée, familiale et sociale n'a pas changé depuis l'octroi de son premier titre de séjour, et qu'elle justifie ne plus être en capacité de travailler depuis le début de l'année 2022, après avoir occupé divers emplois depuis le mois d'octobre 2018. Si elle produit, à cet égard, deux attestations de la caisse primaire d'assurance maladie du 31 mai 2022 et du 10 mars 2023 indiquant que son arrêt de travail du 18 janvier 2022, reconnu en affection de longue durée, suppose des soins continus et une interruption de travail supérieure à six mois, ainsi que la reconnaissance de sa qualité de travailleur handicapé pour la période du 24 mars 2020 au 23 mars 2025, elle ne conteste pas avoir sollicité le renouvellement de certificat de résidence en raison de ses liens privés et familiaux et non de son état de santé. En outre, malgré les témoignages écrits attestant les liens qu'elle a tissés sur le territoire, émanant de sa famille, d'anciens collègues et de connaissances amicales, elle ne conteste pas avoir conservé des liens dans son pays d'origine, où résident ses parents, dont l'intensité et le caractère durable sont révélés par les voyages très fréquents qu'elle a effectués entre la France et l'Algérie depuis 2015, ainsi que le montre le passeport produit par la préfète. Il s'ensuit que la préfète des Deux-Sèvres n'a, en refusant de lui renouveler son certificat de résidence algérien mention " vie privée et familiale ", ni porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de Mme A de sa vie privée et familiale au regard des buts poursuivis par cette mesure, ni commis d'erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.
8. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".
9. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles elles renvoient, les dispositions de l'article L. 435-1 citées au point précédent sont relatives aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre d'une activité salariée, soit au titre de la vie familiale. Dès lors que ces conditions sont régies de manière exclusive par l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, un ressortissant algérien ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 précité à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national. Toutefois, si l'accord franco-algérien ne prévoit pas, pour sa part, de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, il y a lieu d'observer que ses stipulations n'interdisent pas au préfet de délivrer un certificat de résidence à un ressortissant algérien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, compte tenu de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.
10. Eu égard à ce qui a été dit au point 7, et alors qu'il ressort de la décision attaquée que la demande de la requérante a, en tout état de cause, été examinée dans le cadre du pouvoir général d'appréciation sans texte dévolu à l'autorité préfectorale, la préfète des Deux-Sèvres n'a pas méconnu son pouvoir de régularisation exceptionnelle en refusant de renouveler le titre de séjour de Mme A, cette dernière n'établissant pas les considérations humanitaires ou les motifs exceptionnels de nature à justifier l'octroi du titre demandé.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
11. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour ne peut qu'être écarté.
12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 7 mars 2023 par lequel la préfète des Deux-Sèvres a refusé de renouveler à Mme A son certificat de résidence algérien, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fins d'injonction et d'astreinte et celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la préfète des Deux-Sèvres.
Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.
Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :
M. Cristille, présidente,
Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère,
Mme Gibson-Théry, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2024.
La rapporteure,
Signé
S. GIBSON-THERY
Le président,
Signé
P. CRISTILLELa greffière,
Signé
N. COLLET
La République mande et ordonne à la préfète des Deux-Sèvres en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
N. COLLET
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