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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2300977

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2300977

mercredi 5 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2300977
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCPA GAND-PASCOT-PENOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées le 4 avril 2023, le 23 février 2024 et le 12 avril 2024, M. C, représenté par Me Gand, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 31 janvier 2023 par lequel le préfet de la Vienne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné à l'expiration de ce délai.

Il soutient que :

- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'erreur d'appréciation ; l'usage d'une fausse identité ne peut être considéré comme un trouble à l'ordre public ; elle porte une atteinte disproportionnée au droit et au respect de sa vie familiale, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, des lors qu'il réside habituellement en France depuis plus de 16 ans, qu'il ne possède plus de famille au Cameroun puisque ses deux parents sont désormais décédés et qu'il a constitué une famille en France où sont nés ses trois enfants ; il partage ses ressources avec sa compagne et ses enfants, sa famille étant prise en compte comme une unité familiale unique par la caisse d'allocations familiales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ; elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 mars 2023.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 mars 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pipart,

- et les observations de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant camerounais né le 17 août 1982, est entré sur le territoire français le 15 août 2006 sous couvert d'un visa de court séjour revêtu d'une fausse identité. Il s'est vu délivrer par la préfecture de la Vienne une carte de résident de 10 ans valable du 10 juin 2008 au 9 juin 2018 sous cette même fausse identité. Par un jugement du 18 juin 2012 du tribunal de grande instance du Wouri (Cameroun), confirmé par un arrêt de la cour d'appel du Littoral (Cameroun) du 3 juillet 2013, l'intéressé a, à raison de cette usurpation d'identité, fait l'objet d'une condamnation pour faux et usage de faux en écritures publiques et authentiques. Par un arrêté du 16 juin 2014, le préfet de la Vienne lui a, pour ce motif, retiré le bénéfice de sa carte de résident, l'a obligé à quitter le territoire français, et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné. L'intéressé, qui s'est soustrait à cette décision, a demandé, le 13 janvier 2022, la délivrance d'un titre de séjour au titre de la " vie privée et familiale " et, à titre subsidiaire en tant que " salarié " ou " confié à l'aide sociale à l'enfance après 16 ans ". Par un arrêté du 31 janvier 2023, le préfet de la Vienne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il était susceptible d'être éloigné à l'expiration de ce délai. M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

2. Aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE ". ".

3. Pour refuser de faire droit à la demande présentée par M. B, le préfet de la Vienne a retenu que ce dernier constituait une menace pour l'ordre public dès lors qu'il avait commis des faits d'usurpation de l'identité d'un tiers ou usage de données permettant de l'identifier en vue de troubler sa tranquillité ou celle d'autrui ou de porter atteinte à son honneur ou à sa considération du 1er janvier 2020 au 24 octobre 2022, d'obtention frauduleuse de document administratif, du 1er janvier 2020 au 24 octobre 2022 et d'usage de faux document administratif constatant un droit, une identité ou une qualité, ou accordant une autorisation, du 1er janvier 2020 au 24 octobre 2022 et de détention frauduleuse de plusieurs faux documents administratifs, sur la même période. Il est avéré, compte tenu de l'arrêt de la cour d'appel du Littoral du 3 juillet 2013 mentionné au point 1, que l'intéressé a bien obtenu et fait usage durant une période de près de deux ans d'un titre de séjour français obtenu de manière frauduleuse. De plus, il ressort des mentions non contestées de l'arrêté attaqué que M. B s'est, de plus, déclaré en mars 2020 auprès d'un employeur, comme étant de nationalité française en utilisant, frauduleusement là encore, une carte nationale d'identité française qui lui avait été délivrée le 28 septembre 2011 et invalidée le 8 juillet 2014 au motif de cette usurpation d'identité. Il a, par ailleurs, été condamné à une peine d'un an de prison avec sursis par le tribunal judiciaire le 6 mars 2023, notamment pour des faits d'usurpation d'identité. Compte tenu du caractère récent et répété des infractions précitées, c'est ainsi à bon droit que le préfet de la Vienne considéré qu'il constituait une menace à l'ordre public.

4. Aux termes de l'article 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

5. Si M. B est entré sur le territoire français le 15 août 2006 et a bénéficié d'une carte de résident de 10 ans valable du 10 juin 2008 au 9 juin 2018, il ressort des pièces du dossier qu'il se maintient irrégulièrement sur le territoire français depuis le retrait de cette carte en 2014, en dépit d'une mesure d'éloignement à laquelle il s'est soustrait. S'il se prévaut de la présence en France de ses trois enfants mineurs et déclare être hébergé à Poitiers par la mère de ses enfants, de nationalité camerounaise et titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 20 novembre 2031, il ressort des mentions non contestées de l'arrêté attaqué qu'il a fourni, à l'appui de sa demande de titre de séjour, un contrat de travail et des bulletins de paie indiquant qu'il travaille à Nantes. L'attestation établie par la caisse d'allocations familiales de la Vienne en date du 23 janvier 2023, le mentionnant, avec la mère de ses enfants, comme bénéficiaire de certaines prestations sociales au titre du seul mois de décembre 2022, ne suffit pas à établir qu'il résidait avec cette dernière, avant ou après cette date, ni, en toute hypothèse, qu'il contribuerait à l'entretien et à l'éducation de ses enfants. L'attestation établie par l'association " Le Local " ne présente aucun caractère probant dès lors qu'elle concerne la prétendue relation du requérant avec un dénommé " Jayden Nono ", qu'elle présente comme le fils de l'intéressé, alors qu'aucun des enfants reconnus par ce dernier ne possède ce prénom. Enfin, la déclaration de revenu de l'année 2022 de l'intéressé fait état, d'une domiciliation au centre communal d'action sociale de Poitiers, dont l'adresse est distincte de celle de sa prétendue compagne. M. B n'établit pas davantage avoir noué, en France, des liens anciens, intenses et stables avec d'autres personnes que les membres de sa famille. Il ne démontre pas non plus être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés. Le préfet de la Vienne n'a pas davantage commis d'erreur d'appréciation en prenant la décision attaquée.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

6. D'une part, l'illégalité de la décision portant refus de séjour n'étant pas établie, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait illégale par voie de conséquence ne peut qu'être écarté.

7. D'autre part, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale, de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 5 au titre de l'examen de la légalité du refus de titre de séjour.

8. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C et au préfet de la Vienne.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. A, premier conseillier,

M. Pipart, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

R. PIPART

Le président,

Signé

L. CAMPOY La greffière,

Signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

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