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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2301244

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2301244

jeudi 11 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2301244
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers 96/144 heures
Avocat requérantMENARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 7 et 10 mai 2023, M. E D, représenté par Me Ménard, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 mai 2023 par lequel le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de réexaminer son droit au séjour dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

-l'arrêté a été pris par une autorité incompétente ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

-elle est insuffisamment motivée ;

-elle méconnait l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

-elle est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen approfondi de sa situation personnelle ;

-elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

-elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

La procédure a été communiquée au préfet de la Vienne qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère, pour exercer les fonctions prévues par l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thèvenet-Bréchot ;

- les observations de Me Lauret, représentant M. D.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant géorgien né en février 1981, est entré en France en octobre 2018 selon ses déclarations. Par un arrêté du 5 mai 2023, dont il demande l'annulation, le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence, sur le fondement de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour une durée de 45 jours.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Alors qu'il n'a pas encore été statué sur la demande d'aide juridictionnelle présentée par le requérant, il y a lieu d'accorder l'aide juridictionnelle provisoire à M. D.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, par un arrêté du 12 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat, M. B A, sous-préfet de Châtellerault, a reçu délégation du préfet de la Vienne à l'effet de signer notamment les décisions prises en matière de police des étrangers pendant sa période de permanence de semaine hors des heures d'ouverture des services, les weekends et jours fériés. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, la décision litigieuse vise notamment l'article L. 611-1 (1°) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle rappelle de façon détaillée le parcours du requérant depuis son entrée en France et indique que l'intéressé ne justifie pas être entré régulièrement en France et qu'il s'y est maintenu sans titre de séjour. Par suite, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ;() ". L'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant stipule : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ".

6. Le requérant soutient qu'il vit en France avec Mme C avec qui il a eu trois enfants et dont l'ainé est décédé. Il fait valoir que malgré la faiblesse de ses revenus il fait au mieux pour s'occuper de ses deux enfants mineurs nés en 2015 et 2019. Il soutient en outre qu'il bénéficie d'une promesse d'embauche et qu'il participe activement à des activités bénévoles. Enfin, il fait valoir que son état de santé nécessite un suivi strict et régulier.

7. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que la demande d'asile présentée par M. D a été rejetée par l'Office français des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 25 octobre 2019 et par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 14 février 2020. Par un arrêté du 11 mai 2020, la préfète de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français, confirmé par un jugement du 16 juillet 2020 du tribunal administratif de Poitiers. En outre, par un arrêté du 21 janvier 2022, la préfète de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour en raison de son état de santé et l'a obligé à quitter le territoire français. Par un jugement du 8 juillet 2022, le tribunal administratif de Poitiers a confirmé cet arrêté. Par ailleurs, M. D ne justifie pas avoir tissé sur le territoire national des liens personnels intenses, anciens et stables et ne fait état d'aucune circonstance susceptible de faire obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Géorgie, pays dont il possède la nationalité. Il n'établit pas non plus être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu trente-sept ans. Au regard de ces circonstances, le préfet de la Vienne a pu l'obliger à quitter le territoire français sans porter à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au but poursuivi. Il n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En l'absence de toute circonstance faisant obstacle à ce que les deux jeunes enfants suivent leurs parents dans le pays dont ils ont eux-mêmes la nationalité, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit également être écarté.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

8. En premier lieu, la décision litigieuse vise l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui constitue le fondement en droit de la décision fixant le pays de renvoi, et énonce que M. D n'établit pas être exposé dans son pays d'origine à des risques de traitements contraires à la convention européenne de de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales, ce qui en constitue les motifs de fait. La décision fixant le pays de renvoi est, dès lors, suffisamment motivée.

9. En second lieu, M. D n'établit pas qu'il serait, en cas de retour dans son pays d'origine, personnellement et directement exposé à des peines et traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. L'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ". Il ressort de ces dispositions que, lorsqu'un délai de départ volontaire est refusé à l'étranger, une interdiction de retour est, sauf circonstances humanitaires, prononcée à son encontre. L'autorité compétente doit toutefois, pour fixer la durée de cette interdiction de retour, tenir compte des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

11. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 7 du présent jugement, M. D ne peut être regardé comme justifiant de circonstances humanitaires permettant à l'autorité administrative de ne pas prononcer d'interdiction de retour à son encontre. Par suite, le préfet de la Vienne n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement des articles 35 et 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E D et au préfet de la Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 mai 2023.

La magistrate désignée, La greffière d'audience,

Signé Signé

A. THEVENET-BRECHOT S. SKRIDLA

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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