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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2301252

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2301252

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2301252
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantMAKPAWO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires enregistrés le 7 avril 2023, le 30 mai 2023 et le 27 juin 2023, Mme B, représenté par Me Makpawo, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 4 avril 2023 par laquelle le préfet de la Charente-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée à l'expiration de ce délai ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Charente-Maritime de réexaminer sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- la décision de refus de titre de séjour méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre ; elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle n'a pas pu présenter ses observations préalablement à son édiction ; elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle méconnait l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant

- la décision fixant le pays de destination est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ; elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mai 2024, le préfet de la Charente-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Pipart a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante albanaise née le 19 mars 1989, est, selon ses déclarations, entrée irrégulièrement en France en 2012. Le 7 septembre 2022, elle a déposé une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 4 avril 2023, le préfet de la Charente-Maritime lui a refusé le séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il était susceptible d'être éloigné à l'expiration de ce délai. Mme A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'arrêté dans son ensemble :

1. L'arrêté contesté a été signé par le secrétaire général de la préfecture de la Charente-Maritime à qui, par un arrêté du 8 mars 2023 régulièrement publié au recueil n°17-2023-025 des actes administratifs dans ce département, le préfet de ce département a donné délégation de signature à l'effet de signer notamment tous arrêtés entrant dans le champ d'application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des arrêtés en litige doit être écarté comme manquant en fait.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Mme A, qui allègue, sans l'établir, être entrée en France en 2012 et y résider depuis 2017, indique vivre avec ses quatre enfants et son compagnon, ressortissant albanais se maintenant lui aussi illégalement sur le territoire, avec lequel elle a eu deux enfants nés en France le 29 juin 2018 et 14 mars 2020. Si la requérante fait valoir que ses enfants mineurs sont scolarisés en France, il n'est pas établi, ni même allégué, que ceux-ci ne pourraient pas poursuivre leur scolarité dans le pays d'origine de leurs parents, ni que la cellule familiale ne pourrait pas se reconstituer en Albanie. La requérante ne démontre pas non plus être dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine, où réside sa fille. Elle ne justifie pas, par les pièces versées aux débats, qu'elle dispose en France de liens personnels et familiaux particulièrement intenses, stables et anciens, en dehors des membres de sa famille. En outre, si elle se prévaut de son insertion sociale et professionnelle au travers, d'une part, d'un engagement bénévole auprès du Secours catholique de Surgères et, d'autre part de l'exercice d'activités professionnelles en France en produisant notamment un contrat à durée déterminé à compter du 1er juin 2023 jusqu'au 31 mai 2024, des copies de bulletin de salaire entre octobre et décembre 2022 et un avis d'imposition, ces pièces ne caractérisent pas des conditions d'intégration en France telles qu'un refus de titre de séjour porterait atteinte à sa privée et familiale. Dans ces conditions, le préfet de la Charente-Maritime n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de celle-ci sur la situation personnelle de la requérante.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour n'étant pas établie, le moyen tiré de ce que la décision obligeant la requérante à quitter le territoire français serait, par voie de conséquence, illégale, ne peut qu'être écarté.

5. En deuxième lieu, lorsqu'il oblige un étranger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont les dispositions sont issues de la transposition en droit national de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008, relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, le préfet doit être regardé comme mettant en œuvre le droit de l'Union européenne. Par ailleurs, lorsqu'un étranger sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour, et en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, il ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. À l'occasion du dépôt de sa demande, il est conduit à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit délivré un titre de séjour et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utile et il lui est ainsi loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne la constatation du terme du maintien au séjour, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre l'intéressé à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français qui est prise à la suite de cette constatation.

6. Si Mme A soutient qu'elle a été privée de la possibilité de faire entendre son point de vue en méconnaissance des dispositions précitées, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux, ni qu'elle ait été empêché de présenter ses observations avant que ne soit prise la décision litigieuse, ni même encore qu'elle disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'elle aurait pu utilement porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure contestée et qui, si elles avaient été communiquées à temps, auraient été susceptibles de faire obstacle à l'intervention de cette décision. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu et du principe du contradictoire doit être écarté.

7. En troisième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux retenus au point 3 du présent jugement.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ".

9. Mme A soutient que la décision litigieuse porte atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants qui sont scolarisés en France et y sont intégrés. Toutefois, ainsi qu'il l'a été dit au point 3 du présent jugement, cette circonstance ne suffit pas à caractériser une atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants, dès lors qu'il n'est pas établi, ni même allégué, que ceux-ci ne pourraient pas poursuivre leur scolarité en Albanie, ni que leur cellule familiale ne pourrait pas se reconstituer en dehors du territoire. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

Sur la décision fixant le pays de destination :

10. En premier lieu, dès lors que les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français ont été rejetés, Mme A n'est pas fondée à se prévaloir de l'illégalité de cette décision pour demander l'annulation de celle par laquelle le préfet a fixé son pays d'éloignement.

11. En deuxième lieu, si Mme A soutient qu'elle serait exposée à des risques en cas de retour dans son pays d'origine, elle ne produit aucune pièce probante à l'appui de ses allégations, alors même que sa demande d'asile à son arrivée en France a été rejetée par une décision du directeur général de l'OPFRA le 27 septembre 2019, confirmée par la CNDA le 23 juillet 2020.

12. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B et au préfet de la Charente-Maritime.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Henry, premier conseiller,

M. Pipart, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

Le rapporteur,

Signé

R. PIPART

Le président,

Signé

L. CAMPOY

La greffière,

Signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au préfet de la Charente-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

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