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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2301277

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2301277

mercredi 5 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2301277
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCALIOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 mai et 13 juillet 2023, Mme A B, représentée par Me Caliot, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler les décisions du 27 avril 2023 par laquelle le préfet de la Vienne a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée à l'expiration de ce délai ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de la Vienne de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 48 heures, le tout sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à verser à son avocate sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les décisions du 27 avril 2023 sont entachées d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- la décision portant refus de séjour méconnaît les articles L. 233-1 et suivants et L. 200-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle est membre de famille d'un ressortissant de l'Union européenne ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 octobre 2023, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 20 octobre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 7 novembre 2023.

Par un courrier du 4 avril 2024, il a été demandé au préfet de la Vienne, en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, de produire les pièces suivantes, mentionnées dans les décisions attaquées : les plaintes déposées par Mme B auprès des autorités italiennes, l'attestation médicale datée du 22 septembre 2016 et la consultation des droits à l'assurance maladie de l'intéressée.

Le préfet a produit ces pièces le 8 avril 2024, qui ont été communiquées à Mme B.

Par un courrier du 4 avril 2024, il a été demandé à Mme B, en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, de produire, d'abord, les fiches de paie afférentes au contrat de travail produit à l'appui de la requête, son avis d'imposition sur les revenus de l'année 2022 et tous autres éléments sur ses ressources de toutes natures pour les années 2022, 2023 et 2024, ensuite, un relevé de ses droits à l'assurance maladie et de ceux de ses enfants et, enfin, les plaintes qu'elle a déposées auprès des autorités italiennes.

Mme B n'a pas transmis ces pièces.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle de Poitiers du 16 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les arrêts de la Cour de justice de l'Union européenne C-413/99 du 17 septembre 2002, C-200/02 du 19 octobre 2004, C-34/09 du 8 mars 2011, C-86/12 du 10 octobre 2013 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Henry,

- et les conclusions de M. Revel, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante tunisienne née le 28 octobre 1981, déclare être entrée en Italie munie d'un visa en 2012, avec son époux de nationalité italienne, puis avoir régulièrement bénéficié de titres de séjour délivrés par les autorités italiennes. Elle a eu deux filles, nées en Italie les 30 septembre 2012 et 19 juillet 2016, toutes deux de nationalité italienne. Mme B indique qu'en raison d'une mésentente au sein du couple et de violences conjugales, elle a fait, à compter de 2016, plusieurs allers-retours entre l'Italie et la France où vit, en situation régulière, l'un de ses cousins et la famille de celui-ci. Mme B, divorcée depuis le 6 décembre 2021, indique s'être maintenue sur le territoire national depuis la fin du mois de décembre 2021. Elle a sollicité, le 30 mars 2022, la délivrance d'un titre de séjour en qualité de membre de famille d'un ressortissant de l'Union européenne. Par des décisions du 27 avril 2023 dont elle demande l'annulation, le préfet de la Vienne a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle était susceptible d'être éloignée à l'expiration de ce délai.

2. En premier lieu, par un arrêté du 12 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Vienne, la secrétaire générale de cette préfecture a reçu délégation du préfet de la Vienne à l'effet de signer notamment toutes les décisions entrant dans le champ d'application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions en litige doit être écarté.

3. En deuxième lieu, les décisions attaquées, qui mentionnent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, sont suffisamment motivées.

4. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article 20 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne : " 1. Il est institué une citoyenneté de l'Union. Est citoyen de l'Union toute personne ayant la nationalité d'un État membre. La citoyenneté de l'Union s'ajoute à la citoyenneté nationale et ne la remplace pas. 2. Les citoyens de l'Union jouissent des droits et sont soumis aux devoirs prévus par les traités. Ils ont, entre autres : a) le droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres ; [] Ces droits s'exercent dans les conditions et limites définies par les traités et par les mesures adoptées en application de ceux-ci ". L'article 21 de ce traité dispose que : " 1. Tout citoyen de l'Union a le droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, sous réserve des limitations et conditions prévues par les traités et par les dispositions prises pour leur application ". Aux termes de l'article 7 de la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil, du 29 avril 2004, relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des Etats membres, intitulé " Droit de séjour de plus de trois mois " : " 1. Tout citoyen de l'Union a le droit de séjourner sur le territoire d'un autre État membre pour une durée de plus de trois mois : [] b) s'il dispose, pour lui et pour les membres de sa famille, de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale de l'État membre d'accueil au cours de son séjour, et d'une assurance maladie complète dans l'État membre d'accueil [] 2. Le droit de séjour prévu au paragraphe 1 s'étend aux membres de la famille n'ayant pas la nationalité d'un État membre lorsqu'ils accompagnent ou rejoignent dans l'État membre d'accueil le citoyen de l'Union, pour autant que ce dernier satisfasse aux conditions énoncées au paragraphe 1, points a), b) ou c) ". L'article 8 du même texte dispose que : " () 4. Les États membres ne peuvent pas fixer le montant des ressources qu'ils considèrent comme suffisantes, mais ils doivent tenir compte de la situation personnelle de la personne concernée. Dans tous les cas, ce montant n'est pas supérieur au niveau en-dessous duquel les ressortissants de l'État d'accueil peuvent bénéficier d'une assistance sociale ni, lorsque ce critère ne peut s'appliquer, supérieur à la pension minimale de sécurité sociale versée par l'État membre d'accueil ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes :/ 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; () / 4° Ils sont membres de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1° ou 2° ; () ". Aux termes de l'article L. 233-2 du même code : " Les ressortissants de pays tiers, membres de famille d'un citoyen de l'Union européenne satisfaisant aux conditions énoncées aux 1° ou 2° de l'article L. 233-1, ont le droit de séjourner sur le territoire français pour une durée supérieure à trois mois. ". Enfin, aux termes de l'article L. 200-4 de ce code : " Par membre de famille d'un citoyen de l'Union européenne, on entend le ressortissant étranger, quelle que soit sa nationalité, qui relève d'une des situations suivantes :/ () 4° Ascendant direct à charge du citoyen de l'Union européenne ou de son conjoint ".

6. Les dispositions citées au point 4, telles qu'interprétées par la Cour de justice de l'Union européenne, notamment dans les arrêts visés ci-dessus, confèrent au ressortissant mineur d'un État membre, en sa qualité de citoyen de l'Union, ainsi que, par voie de conséquence, au ressortissant d'un État tiers, parent de ce mineur et qui en assume la charge, un droit de séjour dans l'État membre d'accueil à la double condition que cet enfant soit couvert par une assurance maladie appropriée et que le parent qui en assume la charge dispose de ressources suffisantes. L'État membre d'accueil, qui doit assurer aux citoyens de l'Union la jouissance effective des droits que leur confère ce statut, ne peut refuser à l'enfant mineur, citoyen de l'Union, et à son parent, le droit de séjourner sur son territoire que si l'une au moins de ces deux conditions, dont le respect permet d'éviter que les intéressés ne deviennent une charge déraisonnable pour ses finances publiques, n'est pas remplie. Dans pareille hypothèse, l'éloignement forcé du ressortissant de l'État tiers et de son enfant mineur ne pourrait, le cas échéant, être ordonné qu'à destination de l'État membre dont ce dernier possède la nationalité ou de tout État membre dans lequel ils seraient légalement admissibles.

7. En l'espèce, Mme B vit en France avec ses deux filles de nationalité italienne. Néanmoins, elle n'établit pas, malgré la mesure d'instruction réalisée en ce sens par le tribunal, que ces enfants seraient couverts par une assurance maladie appropriée. En outre, si Mme B a produit un contrat de travail à l'appui de sa requête, celui-ci a été conclu pour une durée déterminée du 1er mars au 31 mai 2023 et stipule une rémunération mensuelle brute de 976,73 euros, ce qui, compte tenu de la durée de ce contrat et du montant de la rémunération qu'il mentionne, est insuffisant pour la prise en charge des besoins de l'ensemble de la famille, et la requérante n'a pas répondu à la mesure d'instruction réalisée par le tribunal afin d'avoir plus de précisions sur ses ressources. Dans ces conditions, faute d'apporter des éléments de nature à établir qu'elle disposerait de ressources suffisantes et que ces enfants disposeraient d'une assurance maladie appropriée, Mme B n'est pas fondée à soutenir qu'en lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, le préfet aurait méconnu les dispositions applicables aux membres de famille de ressortissants d'un État membre de l'Union européenne.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Mme B ne vit de manière stable sur le territoire français que depuis la fin de l'année 2021. Si elle se prévaut de la présence en France de ses deux filles mineures, celles-ci ont vocation à la suivre si elle quitte la France, leur père ne résidant pas sur le territoire national. En outre, si Mme B fait valoir qu'elle a subi des violences de son ex-époux en Italie, les éléments qu'elle produit ne suffisent pas à établir qu'elle ne pourrait retourner résider dans ce pays en demeurant éloigné de ce dernier, ce qu'elle n'allègue d'ailleurs pas. Enfin, les seules circonstances que Mme B travaille en France et qu'elle a noué des liens avec son cousin, chez qui elle réside, ainsi qu'avec la famille de celui-ci, ne sauraient suffire à considérer que la décision portant refus de séjour porte au droit au respect de la vie privée et familiale de la requérante une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision a été prise.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 paragraphe 1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

11. Si Mme B soutient que ses filles, entrées jeunes en France, sont scolarisées sur le territoire national, elle n'établit pas que celles-ci ne pourraient poursuivre dans des conditions satisfaisantes leur vie familiale et leur scolarité en Italie, pays dont elles ont la nationalité, où leur père réside et au sein duquel leur mère est admissible au séjour. Par suite, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

12. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions du 27 avril 2023 par lesquelles le préfet de la Vienne a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée à l'expiration de ce délai. Par suite, sa requête doit être rejetée, y compris les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des frais liés au litige.

13. Le tribunal rappelle toutefois qu'en application des règles énoncées au point 6 du présent jugement, l'éloignement forcé de Mme B et de ses filles ne pourrait, le cas échéant, être ordonné qu'à destination de l'Italie ou de tout État membre de l'Union européenne dans lequel elles seraient légalement admissibles.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet de la Vienne.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Henry, premier conseiller,

M. Pipart, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

B. HENRY

Le président,

Signé

L. CAMPOYLa greffière,

Signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

2

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