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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2301449

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2301449

jeudi 18 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2301449
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantEKOUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 28 mai et 1er juin 2023, M. A B, représenté par Me Ekoué, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les décisions du 26 mai 2023 par lesquelles le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire national pendant une durée de deux ans ;

3°) d'annuler la décision du 26 mai 2023 par laquelle le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de 180 jours ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros qui devra être versée à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne les décisions dans leur ensemble :

- il n'est pas établi qu'elles aient été prises par une autorité compétente ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il est titulaire d'une attestation de demande d'asile et n'a pas reçu notification d'une décision de la Cour nationale du droit d'asile rejetant sa demande d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur dès lors qu'il n'est pas connu des services de police et ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français et de celle portant assignation à résidence ;

- elle est disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 mars 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens invoqués sont infondés.

M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Bureau a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant géorgien né le 4 juillet 1980, est entré en France le 7 juin 2022 selon ses déclarations. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) par une décision du 7 octobre 2022, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 25 janvier 2023. Il a été interpellé par les services de police de Poitiers le 25 mai 2023 pour des faits de vol à l'étalage. Par des décisions du 26 mai 2023, le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire national pendant une durée de deux ans. Par une décision du même jour, le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de 180 jours. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de ces décisions.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Dès lors que M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 avril 2023, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les décisions dans leur ensemble :

3. Par un arrêté du 12 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat, Mme Pascale Pin, secrétaire générale de la préfecture de la Vienne, a reçu délégation de signature du préfet de la Vienne à l'effet de signer notamment tous les arrêtés entrant dans le champ d'application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions en litige doit être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; / (). ".

5. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, en particulier du relevé des informations de la base de données " Telemofpra ", versé au dossier par le préfet de la Vienne et dont les mentions font foi jusqu'à preuve du contraire, que la décision du 25 janvier 2023 de la Cour nationale du droit d'asile confirmant le rejet, par l'OFPRA, de la demande d'asile de M. B, lui a été notifiée le 8 février 2023, soit antérieurement à l'arrêté attaqué. Dans ces conditions, le requérant ne bénéficiant plus du droit de se maintenir sur le territoire français, le préfet pouvait prendre à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

6. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B a été interpellé par les services de police de Poitiers et placé en garde à vue le 25 mai 2023 pour des faits de vol à l'étalage. Toutefois, il est constant que le requérant n'est pas connu défavorablement par les services de police. Dans ces conditions, c'est à tort que le préfet de la Vienne a retenu, sur le fondement de cette seule interpellation, que M. B constituait une menace pour l'ordre public. Il résulte cependant de l'instruction que le préfet de la Vienne aurait pris la même décision faisant obligation à M. B de quitter le territoire français s'il s'était fondé seulement sur le rejet de sa demande d'asile. Par suite, le moyen tiré de ce que c'est à tort que le préfet a fondé sa décision sur l'existence d'une menace pour l'ordre public doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

7. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de la décision fixant le pays de destination par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

8. Aux termes de l'article L. 613-2 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. " Aux termes de l'article L. 612-6 de ce code : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

9. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement dans son principe et sa durée la décision d'interdiction de retour et si la décision n'est pas entachée d'une disproportion.

10. Il ressort des pièces du dossier que M. B, dont le comportement ne peut être considéré comme une menace à l'ordre public, n'a fait l'objet d'aucune mesure d'éloignement préalablement à la décision du 26 mai 2023. Dans ces conditions, en tant qu'elle fixe à deux ans la période d'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de l'intéressé, la décision attaquée est disproportionnée par rapport aux objectifs poursuivis par cette mesure. M. B est, par suite, fondé à en demander l'annulation pour ce motif.

11. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens développés dans sa requête, M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 26 mai 2023 portant interdiction de retour sur le territoire français pendant deux ans.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant assignation à résidence par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 731-3 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut autoriser l'étranger qui justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne pouvoir ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, à se maintenir provisoirement sur le territoire en l'assignant à résidence jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ".

14. La décision en litige cite l'article L. 731-3 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que M. B a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire sans délai de départ volontaire, mais qu'il n'est en possession d'aucun document d'identité ou de voyage, ce qui ne permet pas l'exécution immédiate de cette décision d'éloignement, dès lors qu'il est nécessaire d'obtenir un laisser-passer consulaire. Elle énonce en outre que l'intéressé, qui est sans domicile fixe dans le département de la Vienne, justifie être dans l'impossibilité de regagner son pays d'origine. Cette décision, qui comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée.

15. En troisième lieu, il ressort de la décision attaquée qu'elle impose au requérant de demeurer dans le département de la Vienne et de se présenter les lundis, mercredis et vendredi à 8h00 au commissariat de Poitiers. Si le requérant soutient qu'il ne dispose pas de véhicule, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il ne pourrait se rendre au commissariat de police, situé au centre-ville, par d'autres moyens de transport. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ne peut qu'être écarté.

Sur les frais liés au litige :

16. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. B présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire présentée par M. B.

Article 2 : La décision du préfet de la Vienne du 26 mai 2023 portant interdiction de retour de M. B sur le territoire français pour une durée de deux ans est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Vienne, ainsi qu'à Me Ekoué.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 4 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Le Méhauté, président,

Mme Boutet, première conseillère,

M. Bureau, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 avril 2024.

Le rapporteur,

Signé

V. BUREAU

Le président,

Signé

A. LE MEHAUTE

La greffière,

Signé

G. FAVARD

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

G. FAVARD

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