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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2301781

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2301781

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2301781
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantMOCZULSKI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 juillet 2023, Mme B A, représentée par Me Moczulski, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 5 mai 2023 par lequel le préfet de la Charente-Maritime lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Charente-Maritime, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire ", ou, à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler et de réexaminer sa situation dans un délai de quarante-cinq jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme A soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ; il n'est pas suffisamment motivé ; il est illégal en l'absence d'examen particulier de sa situation personnelle par le préfet ;

- la décision de refus de titre de séjour méconnaît " l'article 513-15 du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et des apatrides " dès lors qu'en dépit des signalements effectués par le préfet auprès du procureur de la république en 2020 et 2021, elle a pu souscrire un contrat jeune majeure auprès du département de la Charente Maritime et que ces signalements n'ont donné lieu à aucune poursuite ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ; elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays d'éloignement est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- elle entend reprendre " l'intégralité de son argumentaire pour contester la décision d'interdiction de retour " ; cette décision aura pour conséquence de priver son enfant de la possibilité de voir son père pendant un an.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 juin 2024, le préfet de la Charente-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention de New-York relative aux droits de l'enfant ;

- la convention franco-ivoirienne relative à la circulation et au séjour des personnes, signée à Abidjan le 21 septembre 1992 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Campoy a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante ivoirienne née le 22 mars 2003, est entrée sur le territoire français au cours du mois de septembre 2019. Elle a fait l'objet d'un placement auprès du service de l'aide sociale à l'enfance du département de la Charente-Maritime à compter du 12 décembre 2019. Le 9 février 2021, elle a présenté une demande de titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire " sur le fondement de l'article L. 313-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable. Par un arrêté en date du 5 mai 2023, le préfet de la Charente-Maritime lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle était susceptible d'être éloignée et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant un an. Mme A demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens dirigés contre l'arrêté dans son ensemble :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 17-2023-01-09-00005 du 8 mars 2023 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de l'Etat n° 17-2023-025, le secrétaire général de la préfecture de la Charente-Maritime, a reçu délégation du préfet de ce département à l'effet de signer tous arrêtés et décisions, à l'exception d'actes limitativement énumérés au nombre desquels ne figurent pas les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté comme manquant en fait.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les textes sur lesquels s'est fondé le préfet de la Charente-Maritime et, notamment, les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui s'est substitué, à compter du 9 février 2022, à l'article L. 313-15 du même code, sur lequel se fondait la demande de l'intéressée. Il rappelle la situation administrative et personnelle de la requérante et indique les motifs pour lesquels l'administration lui a refusé un titre de séjour, à savoir, la circonstance qu'elle ne justifiait pas, à la date de cet arrêté, suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et qu'elle n'était pas dans l'impossibilité de poursuivre sa vie familiale dans son pays d'origine. La motivation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, qui vise les dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur la base desquelles l'administration a procédé à l'éloignement de l'intéressée, se confond avec celle du refus de titre de séjour dont elle découle nécessairement et n'implique pas, dès lors que, comme il vient d'être dit, ce refus est lui-même motivé en droit comme en fait et que les dispositions législatives qui permettent de l'assortir d'une obligation de quitter le territoire français ont été rappelées, de mention spécifique. Enfin, la décision fixant le pays de destination vise les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle mentionne la nationalité de la requérante et la circonstance qu'elle n'établit pas courir des risques dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

4. En dernier lieu, il ne ressort pas de cette motivation que le préfet de la Charente-Maritime, qui n'était pas tenu de faire un exposé exhaustif des circonstances de l'entrée et du séjour de Mme A sur le territoire national, aurait négligé de procéder à un examen particulier de sa situation personnelle.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

5. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. "

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a conclu un premier contrat d'apprentissage pour suivre une formation au CAP de " coiffure " le 28 septembre 2020, qui a pris fin le 27 novembre 2020. A la date du dépôt de sa demande, soit le 9 février 2021, la requérante ne justifiait donc plus suivre une formation d'une durée d'au moins six mois destinée à lui assurer une qualification professionnelle. Si l'intéressée a conclu un nouveau contrat d'apprentissage, le 27 septembre 2021, dans le cadre d'une formation au CAP " Agent de propreté et d'hygiène ", cette formation est postérieure à la décision attaquée. La circonstance qu'elle aurait conclu le 10 février 2023 un contrat " jeune majeur " avec le département de la Charente-Maritime n'est pas de nature à la dispenser du respect des conditions posées par les dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui conditionnent la délivrance du titre de séjour " travailleur temporaire " à la poursuite, depuis au moins six mois, d'une formation destinée à apporter une qualification professionnelle. Il ressort des pièces du dossier que le préfet aurait la même décision de rejet de la demande de titre de séjour de Mme A s'il ne s'était fondé que sur son absence de formation professionnalisante. Par suite, et alors même que la requérante pourrait être regardée comme justifiant de son état-civil, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. D'une part, il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision lui refusant un titre de séjour.

8. D'autre part, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Il ressort des pièces du dossier que Mme A ne réside en France que depuis le mois de septembre 2019. Si elle se prévaut de ce qu'elle est mère d'une enfant de nationalité ivoirienne, née le 30 mai 2023 à Saintes, il ressort des pièces du dossier que le père de cet enfant est, lui aussi de nationalité ivoirienne et que rien ne s'oppose à ce que ce dernier, la requérante et leur enfant repartent en Côte-d'Ivoire. En toute hypothèse, Mme A, qui est hébergée par l'établissement d'accueil mère-enfant " Les passagers du temps " à Saint-Sulpice-d'Arnoult (Charente-Maritime), alors que le père putatif de son enfant réside au 25 avenue Charles de Gaulle à Rochefort (Charente-Maritime), n'apporte aucun élément attestant de la communauté de vie avec celui-ci, ni de preuves de la participation de ce dernier à l'entretien et l'éducation de son enfant. Mme A n'est pas non plus dans l'impossibilité de poursuivre sa vie dans son pays d'origine où résident sa sœur ainsi que ses parents, dont les pièces versées au dossier ne permettent pas d'établir, à défaut de livret de famille, qu'ils seraient tous décédés. Dans ces conditions, le préfet de la Charente-Maritime n'a pas porté au droit de Mme A au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris la décision attaquée et n'a, dès lors, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le préfet ne s'est pas non plus livré à une appréciation manifestement erronée des conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle de Mme A en lui refusant un titre de séjour.

En ce qui concerne la décision fixant le pays d'éloignement :

10. Il résulte de ce qui a été dit aux points 12 à 14 que Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision fixant le pays d'éloignement doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

11. Si Mme A soutient qu'elle entend reprendre " l'intégralité de son argumentaire pour contester la décision d'interdiction de retour ", il ressort de ce qui a été dit aux points 2 à 15 que, quel que soit sa portée exacte, ce moyen ne peut qu'être écarté.

12. A supposer même qu'en faisant valoir que la décision attaquée prive son enfant de la possibilité de voir son père pendant un an, la requérante ait entendu invoquer la méconnaissance des stipulations du 1. de l'article 3 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant, il ressort de ce qui a été dit au point 14 que ce moyen doit également être écarté.

13. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de la Charente-Maritime.

Délibéré après l'audience du 2 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

Mme Boutet, première conseillère,

M. Pipart, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.

Le président rapporteur,

Signé

L. CAMPOY

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

M. BOUTET

La greffière,

Signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au préfet de la Charente-Maritime en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

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