mardi 2 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2301855 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | RESEAU AGN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 11 juillet 2023, Mme B A, représentée par Me Hemaz, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 13 juin 2023 par lequel le préfet de la Vienne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée à l'expiration de ce délai ;
2°) à titre principal, d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation en lui délivrant, le temps de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, sans délai, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme A soutient que :
- la décision portant refus de délivrance du titre de séjour n'est pas suffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ; elle méconnait les stipulations des articles 5 et 7 de l'accord franco-tunisien ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de ses conditions de séjour sur le territoire français.
Par un mémoire en défense enregistré le 6 novembre 2023, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 21 novembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 7 décembre 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République tunisienne en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Campoy a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B A, ressortissante tunisienne née le 20 janvier 1981, est entrée en France avec son époux et leur enfant, le 31 mai 2019 sous couvert d'un visa de court séjour valable du 25 mai 2019 au 23 juin 2019. Elle s'est ensuite maintenue sur le territoire sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Le 6 septembre 2022, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour au titre de ses liens privés et familiaux en France. Par un arrêté en date du 13 juin 2023, le préfet de la Vienne a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle était susceptible d'être éloignée à l'expiration de ce délai. Mme A demande l'annulation de cet arrêté.
2. En premier lieu, la décision de refus de titre de séjour vise les textes sur lesquels elle se fonde et, notamment, les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant, l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail ainsi que l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle expose l'ensemble des éléments relatifs à la situation administrative et personnelle de l'intéressée en rappelant les conditions de son entrée sur le territoire français, ainsi que les motifs pour lesquels lesquelles sa demande de titre de séjour doivent être rejetée et, en particulier, la circonstance qu'elle n'établit pas entretenir, en France, des liens familiaux avec d'autres personnes que son époux, qui fait, lui aussi, l'objet d'une mesure d'éloignement, et leurs enfants, qui sont de même nationalité qu'eux et peuvent accompagner leurs parents en cas de retour en Tunisie. A supposer même que l'époux de la requérante ait été victime d'un accident du travail au cours du mois de mai 2023, il ne ressort, en tout état de cause, d'aucune des pièces du dossier que le préfet aurait été informé d'un tel évènement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.
3. En deuxième lieu, il ressort de cette motivation que le préfet de la Vienne a bien procédé à un examen approfondi de la situation personnelle de la requérante.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 de l'accord franco-tunisien visé ci-dessus : " Le conjoint des personnes titulaires des titres de séjour et des titres de travail mentionnés aux articles précédents ainsi que leurs enfants n'ayant pas atteint l'âge de la majorité dans le pays d'accueil, admis dans le cadre du regroupement familial sur le territoire de l'un ou de l'autre état, sont autorisés à y résider dans les mêmes conditions que lesdites personnes. ". Enfin, aux termes de l'article 7 de ce même accord : " Les membres de famille visés à l'article 5 ci-dessus qui sont admis à rejoindre au titre du regroupement familial une personne mentionnée aux articles 3 ou 4 du présent Accord ont droit à exercer une activité professionnelle salariée, sans que la situation de l'emploi puisse leur être opposée, ou non salariée dans le cadre de la législation en vigueur. ".
5. Il ressort des pièces du dossier que l'époux de Mme A s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour. Dans ces conditions, la requérante ne peut utilement invoquer la méconnaissance des dispositions précitées.
6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 7 quater de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 visé ci-dessus : " Sans préjudice des dispositions du b et du d de l'article 7 ter, les ressortissants tunisiens bénéficient, dans les conditions prévues par la législation française, de la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale". () ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. () ". Enfin, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".
7. Si Mme A se prévaut de ce qu'elle est entrée régulièrement en France où elle réside depuis le 31 mai 2019, il ressort des pièces du dossier qu'elle s'est maintenue irrégulièrement sur le territoire pendant trois ans avant de solliciter la délivrance d'un titre de séjour. Elle ne fait état d'aucun élément de nature à démontrer une insertion particulière en France où il n'est pas contesté qu'elle est sans emploi. Si son époux est titulaire d'un contrat de travail à durée indéterminée à temps partiel, d'ailleurs conclu dans des conditions irrégulières, il ressort, en toute hypothèse, des pièces du dossier que cet emploi ne procure à sa famille que des ressources insuffisantes pour subvenir à ses besoins. A supposer même que son mari ait été victime d'un accident du travail, ce que les pièces du dossier, qui font seulement état d'un accident à la main, ne permettent d'ailleurs pas d'établir, il ne ressort d'aucune de ces pièces et il n'est d'ailleurs pas allégué, qu'à la date de la décision attaquée, l'état de santé de ce dernier nécessitait encore une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité ou que l'offre de soins et les caractéristiques du système de santé tunisien ne lui permettaient pas d'y bénéficier effectivement d'un traitement approprié à sa pathologie, ni, par suite, que la présence des deux époux en France serait nécessaire à ce titre. S'il n'est pas contesté que, comme il vient d'être dit, Mme A vit en France depuis le 31 mai 2019 avec son époux et leurs deux enfants, dont l'un est né à Poitiers le 4 mars 2020, il est constant que M. A, de nationalité tunisienne, fait, lui aussi, l'objet d'un refus de titre de séjour ainsi que d'une mesure d'éloignement concomitante. Rien ne fait obstacle à ce que leurs enfants, qui ont la même nationalité que leurs parents, les accompagne en cas de retour dans leur pays d'origine. Si la requérante soutient que certains membres de sa famille résident sur le territoire français, elle n'apporte aucun élément de nature à établir qu'elle entretiendrait avec eux des liens suffisamment intenses et stables. Par ailleurs, elle ne conteste pas avoir toujours des attaches familiales dans son pays d'origine où vivent encore ses parents ainsi que trois de ses frères et sœurs. Dans ces conditions, la décision de refus de titre de séjour attaquée n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et le préfet, qui n' a pas méconnu les stipulations et dispositions citées au point précédent, ne s'est pas davantage livré à une appréciation manifestement erronée des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle et familiale.
8. En dernier lieu, et pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point 7, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet aurait entaché la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français d'une erreur d'appréciation de sa situation personnelle.
9. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de la Vienne.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Campoy, président,
M. Henry, premier conseiller,
M. Pipart, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.
Le président rapporteur,
Signé
L. CAMPOY
L'assesseur le plus ancien,
Signé
B. HENRY
La greffière,
Signé
D. GERVIER
La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
D. GERVIER
N°2301855
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