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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2302174

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2302174

jeudi 7 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2302174
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSCP D'AVOCATS SEBAN & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 août 2023, l'association " Ligue française pour la défense des droits de l'homme et du citoyen ", dite Ligue des droits de l'homme, représentée par Me Marion Oger et Me Lionel Crusoé, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'arrêté du maire de La Rochelle du 20 juin 2023 " garantissant la commodité du passage et la commodité des voies ", jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) de mettre à la charge de la commune de La Rochelle une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La Ligue des droits de l'homme soutient que :

- la condition d'urgence est remplie ; en effet, l'arrêté litigieux, qui s'applique sans limitation de durée, est très contraignant pour les usagers du domaine public, porte une limitation substantielle à la liberté d'occuper l'espace public et porte ainsi gravement atteinte aux intérêts qu'elle entend défendre ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision prise à son encontre ;

- en effet, elle a été prise par une autorité incompétente, dès lors qu'en application des dispositions de l'article R. 2214-1 du code général des collectivités territoriales, la police est étatisée à La Rochelle et qu'en vertu de l'article L. 2214-4 du même code, c'est à l'Etat qu'il appartient de réprimer les atteintes à la tranquillité publique, telles qu'elles sont définies au 2° de l'article L. 2212-2 de ce code et d'assurer le bon ordre dans le cas de grands rassemblements d'hommes ;

- l'arrêté contesté est entaché d'une erreur d'appréciation, dès lors que les mesures de police prises n'étaient pas nécessaires et ne sont pas adaptées ; en effet, les troubles ne sont établis ni dans leur gravité ni dans leur fréquence ; le cadre législatif et réglementaire existant était suffisant pour remédier à ces troubles ;

- les règles posées par l'arrêté litigieux sont trop imprécises eu égard à la nécessité, en matière de police, de poser des règles simples et lisibles ;

- les règles posées portent une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale, au principe de dignité humaine et au principe de fraternité, alors qu'elles s'appliquent sans limitation de durée et concernent un territoire trop large ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2023, la commune de La Rochelle, représentée par la SELARL d'avocats Seban et associés, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- il y a un intérêt public à ne pas suspendre l'arrêté contesté, qui a pour but de résorber les atteintes à l'ordre public et les comportements nuisibles, ainsi qu'en attestent de nombreux rapports de la police municipale et de la police nationale ;

- il n'existe pas de doute sérieux sur la légalité de l'arrêté contesté ;

- en effet, l'arrêté contesté a été pris par une autorité compétente ;

- il n'est pas entaché d'une erreur d'appréciation et n'est pas disproportionné eu égard aux troubles constatés ; en effet, il ne s'applique que de 9h à 22h et porte sur un espace limité, représentant moins de 4% de la superficie de la ville, alors que plus de 40% des interventions de la police nationale ont eu lieu dans le secteur du centre-ville en 2022 comme en 2023.

- il ne porte pas atteinte aux libertés fondamentales.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 9 août 2023 sous le numéro 2302164 par laquelle La ligue des droits de l'Homme demande l'annulation de l'arrêté contesté.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Gibault, greffière d'audience, M. A a lu son rapport et entendu :

- Me Ogier, représentant La Ligue des droits de l'homme, qui reprend l'ensemble de ses moyens ;

- Me Conerardy, représentant la commune de La Rochelle, qui persiste dans ses moyens de défense.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 20 juin 2023, le maire de La Rochelle a décidé d'interdire, sauf autorisations spéciales, de 9h à 22h, sur un périmètre précis représentant une partie du centre-ville, " toutes occupations des rues, espaces publics et autres dépendances domaniales () accompagnées ou non de sollicitations ou quêtes à l'égard des passants, lorsqu'elles sont de nature à entraver la libre circulation des personnes ". L'arrêté précise que " l'entreposage ou l'installation de matériels [ou] dispositifs de quelque nature que ce soit est interdit. Les objets pourront être enlevés et déplacés dans un lieu désigné par l'autorité publique ". La Ligue des droits de l'homme demande la suspension de l'exécution de cet arrêté jusqu'à ce qu'il ait été statué au fond sur sa légalité.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. () ". Enfin, aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 de ce code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. ".

3. Il résulte de ces dispositions que l''urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

4. Pour justifier de l'existence d'une situation d'urgence, l'association requérante fait valoir que l'arrêté litigieux, qui s'applique sans limitation de durée, est très contraignant pour les usagers du domaine public, porte une limitation substantielle à la liberté d'occuper l'espace public et porte ainsi gravement atteinte aux intérêts qu'elle entend défendre.

5. En l'espèce, il résulte des nombreuses pièces produites à l'appui du mémoire en défense de la ville de La Rochelle que, malgré les interventions régulières de la police municipale entre janvier 2022 et mars 2023 et bien que 66 contraventions aient été dressées dont 61 pour consommation d'alcool dans le centre-ville et 5 pour chiens non tenus en laisse, la municipalité reçoit de multiples plaintes et témoignages relatant les manifestations d'incivilité observées quotidiennement en raison d'une utilisation abusive de l'espace public par des groupes de personnes, de nature à troubler la tranquillité des riverains, à nuire à l'exercice du commerce et à développer un sentiment d'insécurité, d'une part et d'impunité, d'autre part, peu compatible avec le souhait de la municipalité d'accueillir des familles dans le centre-ville historique et de défendre l'attractivité touristique de la commune. La ville de La Rochelle fait valoir en défense qu'il appartenait à l'autorité municipale d'intervenir pour sauvegarder la tranquillité publique et apaiser les tensions accumulées dans une partie du centre-ville. Si l'association requérante soutient que l'arrêté contesté est très contraignant pour les usagers du domaine public et porte une limitation substantielle à la liberté d'occuper l'espace public, elle n'apporte au soutien de son moyen aucun élément de preuve de nature à caractériser la gravité de cette contrainte, alors que la liberté d'occuper l'espace public doit se conjuguer avec l'ordre et la tranquillité publics et que l'occupation du domaine public doit être compatible avec son affectation et sa conservation, notamment en ce qui concerne les voies de circulation. Dans ces conditions et alors que l'association requérante ne justifie pas, par des éléments précis, de la gravité des conséquences de l'entrée en vigueur, il y a plus de deux mois, de l'arrêté qu'elle conteste, elle n'établit pas l'existence d'une atteinte grave et immédiate aux intérêts qu'elle entend défendre justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de cet arrêté soit suspendue. Il y lieu, par suite, de rejeter sa demande de suspension pour défaut d'urgence.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

6. Les dispositions de cet article font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de la commune de La Rochelle, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de La Ligue des droits de l'homme est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à la Ligue des droits de l'homme et à la commune de La Rochelle.

Fait à Poitiers, le 7 septembre 2023.

Le juge des référés,

Signé

A. A

La République mande et ordonne au préfet de la Charente-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

G. FAVARD

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