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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2302228

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2302228

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2302228
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantBOUILLAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 août 2023, Mme D C, représentée par Me Bouillault, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 juillet 2023 par lequel le préfet de la Vienne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ; à titre subsidiaire, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de 15 jours à compter de la décision à intervenir et sous astreinte de 1000 euros par jour de retard et de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme C soutient que :

- l'arrêté dans son ensemble est entaché d'incompétence ;

- la décision portant refus de titre :

- est entachée d'insuffisance de motivation et d'un défait d'examen personnel et approfondi de sa situation ;

- méconnait les dispositions de l'article L. 422-1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire :

- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de titre ;

-méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- la décision fixant le pays de destination :

- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- Le rapport de Mme Duval-Tadeusz,

- Les observations de Me Bouillault, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante malgache née le 24 janvier 1989, est entrée sur le territoire français le 26 septembre 2017 sous couvert d'un visa étudiant, renouvelé jusqu'au 17 septembre 2021. De septembre 2021 à septembre 2022, elle a bénéficié d'un titre de séjour " recherche d'emploi ou création d'entreprise ". Le 26 septembre 202, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour au titre de ses liens privés et familiaux en France, en tant que travailleur temporaire et en tant qu'étudiant. Par arrêté du 11 juillet 2023, le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire dans le délai d'un mois et a fixé le pays de destination. Mme C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'arrêté dans son ensemble :

2. Les décisions du 11 juillet 2023 ont été prises, pour le préfet de la Vienne, par Mme A B, sous-préfète, directrice de cabinet du préfet de la Vienne, qui a reçu délégation de l'autorité préfectorale, par un arrêté du 7 juillet 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Vienne le même jour, à l'effet de signer tous arrêtés relevant des attributions de l'Etat dans le département de la Vienne. La délégation porte, notamment, sur les décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions litigieuses doit être écarté.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant refus de titre :

3. En premier lieu, la décision attaquée vise les dispositions applicables à la situation de Mme C, en particulier l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur le fondement desquels a été examinée sa demande de titre de séjour et mentionne l'ensemble des éléments relatifs à sa situation administrative et personnelle en rappelant les conditions de son entrée sur le territoire français, ainsi que les raisons de fait pour lesquelles sa demande de renouvellement de titre de séjour doit être rejetée. Cette décision comporte ainsi l'exposé suffisant des circonstances de fait et de droit qui fondent la décision de refus de renouvellement du titre de séjour et ne révèle pas de défaut d'examen de la situation personnelle de l'intéressée. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de la motivation et du défaut d'examen de la situation personnelle de la requérante doivent être écartés.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " I. - La carte de séjour temporaire accordée à l'étranger qui établit qu'il suit en France un enseignement ou qu'il y fait des études et qui justifie qu'il dispose de moyens d'existence suffisants porte la mention " étudiant ". () ". Pour l'application de ces dispositions, il appartient à l'administration, saisie d'une demande de renouvellement d'un titre de séjour présentée en qualité d'étudiant, d'apprécier, sous le contrôle du juge, la réalité et le sérieux des études poursuivies.

5. Pour refuser de délivrer à Mme C un titre de séjour en qualité d'étudiant, le préfet de la Vienne a considéré que l'intéressée était inscrite au sein d'un établissement dispensant une formation à distance de sorte que le suivi de cette formation ne nécessitait pas son séjour en France.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme C est arrivée en France en 2017 sous couvert d'un visa étudiant. Elle a bénéficié ensuite d'un renouvellement de son titre de séjour étudiant jusqu'en septembre 2021, et a validé un Master 1 en droit des affaires. Elle a bénéficié ensuite d'un titre de séjour " recherche d'emploi ou création d'emploi " d'une durée d'un an. Elle justifie avoir bénéficié de contrats de travail temporaires pendant cette période, et s'être inscrite en formation d'assistante juridique de janvier à septembre 2023, formation en lien avec ses études et financée par Pôle Emploi. Si le préfet soutient que cette formation ne nécessite pas la présence de la requérante en France dès lors que la formation se déroule à distance, il ressort des pièces du dossier que l'obtention du diplôme est conditionnée à la réalisation de stages, qui sont organisés par l'organisme de formation sur le territoire national. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que l'intéressée a réalisé un stage correspondant à cette formation du 8 mai au 2 septembre 2023 au sein du cabinet d'expertise comptable STECO à Poitiers, stage qui a été interrompu par la décision attaquée. Dans ces conditions, compte tenu du fait que la formation suivie par la requérante devait continuer sur le territoire français à la date de la décision attaquée, celle-ci est fondée à soutenir qu'en refusant de lui délivrer son titre de séjour en qualité d'étudiante, le préfet de la Vienne a méconnu les dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. La décision attaquée refuse le titre de séjour sollicité au motif que les études faites par la requérante étaient à distance et ne nécessitait donc pas la délivrance d'un titre de séjour étudiant. Ce moyen est entaché d'une erreur de droit.

9. Toutefois, pour établir que la décision attaquée était légale, le préfet de la Vienne invoque, dans son mémoire en défense communiqué à Mme C, un autre motif, tiré de l'absence de caractère réel et sérieux de ses études.

10. Il résulte de l'instruction que le préfet de la Vienne aurait pris la même décision s'il avait entendu se fonder initialement sur ce motif, la formation de Mme C étant certes diplômantes et en lien avec ses études antérieures, mais ne constitue pas une progression dans ses études dans la mesure où elle a demandé un visa étudiant pour réaliser une formation accessible dès l'entrée dans les études universitaires alors qu'elle est déjà titulaire d'une maitrise. Il y a donc dès lors lieu de faire droit à la substitution demandée.

11. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Par ailleurs, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. La requérante a sollicité un titre de séjour sur les trois fondements " salarié ", " étudiant " et " vie privée et familiale ". Il est constant qu'elle est entrée régulièrement sur le territoire en 2017 afin d'y étudier, et avait alors vocation à retourner dans son pays d'origine par la suite. Si elle fait état de nombreux liens amicaux et de sa volonté de travailler, elle ne démontre pas être dépourvue de liens dans son pays d'origine où vit son père et la majorité de sa famille, et où elle a vécu la majeure partie de sa vie. Dans ces conditions, le préfet de la Vienne n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 précitées ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

13. Enfin, la requérante ne dirige aucun moyen spécifique contre le refus de lui délivrer un titre de séjour " salarié ".

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire :

14. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de délivrer un titre de séjour ne peut qu'être écarté.

15. En deuxième lieu, il résulte ce qui a été dit au point 12 que Mme C n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision fixant le pays de destination :

16. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ne sont pas entachées d'illégalité. Par suite, la requérante ne saurait se prévaloir de cette supposée illégalité pour demander l'annulation, par voie de conséquence, des décisions portant fixation du pays de destination.

17. En deuxième lieu, l'arrêté en litige vise l'article L. 721-3 qui constitue le fondement de la décision fixant le pays de destination, ainsi que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il mentionne que Mme C n'établit pas être exposée à des peines ou à des traitements contraires à cette convention en cas de retour dans son pays d'origine. La décision fixant le pays de renvoi est ainsi suffisamment motivée en droit et en fait.

18. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des décisions du 11 juillet 2023, par lesquelles le préfet de la Vienne a refusé à Mme C la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination, doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D C et au préfet de la Vienne.

Une copie sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cristille, président,

Mme Duval-Tadeusz, première conseillère,

Mme Gibson-Thery, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé

J. DUVAL-TADEUSZ

Le président,

Signé

P. CRISTILLELa greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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