jeudi 4 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2302603 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires enregistrés les 25 septembre 2023, 31 janvier et 6 mars 2024, ce dernier n'ayant pas été communiqué, la SARL Technique Solaire Invest 54, représentée par Me Guiheux, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 28 juillet 2023 par lequel le préfet de la Vienne a refusé de lui accorder un permis de construire pour l'édification d'un parc photovoltaïque au sol sur le territoire de la commune d'Antran ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer le permis de construire sollicité, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'arrêté contesté est insuffisamment motivé ;
- l'arrêté contesté est entaché d'une erreur de droit, d'appréciation et de fait au regard de l'application des dispositions de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme ;
- le motif tiré de l'incompatibilité avec l'exercice d'une activité agricole, au regard de l'article L. 151-11 du code de l'urbanisme, est également entaché d'erreur d'appréciation.
Par des mémoires en défense enregistrés les 27 décembre 2023 et 26 février 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Dumont,
- les conclusions de M. Lacaïle, rapporteur public,
- et les observations de Me Bonnin, représentant la SARL Technique Solaire Invest 54 et de Mme A, représentant le préfet de la Vienne.
Considérant ce qui suit :
1. Le 12 octobre 2021, la SARL Technique Solaire Invest 54 a déposé un dossier de demande de permis de construire un parc photovoltaïque au sol composé d'un poste de livraison et d'un poste de transformation sur des terrains situés sur le territoire de la commune d'Antran (Vienne). Après une étude d'impact sur l'environnement et une enquête publique, qui s'est déroulée du 3 avril 2023 au 4 mai 2023, le préfet de la Vienne a, par un arrêté du 28 juillet 2023, refusé d'accorder ce permis de construire. Par la présente requête, la SARL Technique Solaire Invest 54 demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Pour refuser de faire droit à la demande de permis de construire présentée par la société requérante, le préfet de la Vienne s'est fondé, en premier lieu sur l'atteinte aux paysages, en second lieu, sur l'incompatibilité du projet avec l'activité agricole.
3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme : " Le projet peut être refusé ou n'être accepté que sous réserve de l'observation de prescriptions spéciales si les constructions, par leur situation, leur architecture, leurs dimensions ou l'aspect extérieur des bâtiments ou ouvrages à édifier ou à modifier, sont de nature à porter atteinte au caractère ou à l'intérêt des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains ainsi qu'à la conservation des perspectives monumentales ".
4. Aux termes de l'article 2 du règlement de la zone Np (zone de protection renforcée des coteaux boisés et des rives de la Vienne) du plan local d'urbanisme de la commune d'Antran sont autorisées les " infrastructures d'intérêt général, les constructions, installations et équipements publics et d'intérêt collectif, à condition de présenter une bonne intégration dans le paysage urbain et naturel ".
5. Pour rechercher l'existence d'une atteinte à un paysage naturel au sens des dispositions précitées de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme, il appartient à l'autorité administrative d'apprécier, dans un premier temps, la qualité du site naturel sur lequel la construction est projetée et d'évaluer, dans un second temps, l'impact que cette construction, compte tenu de sa nature et de ses effets, pourrait avoir sur le site. Les dispositions de cet article excluent qu'il soit procédé, dans le second temps du raisonnement, à une balance d'intérêts divers en présence, autres que ceux mentionnés par cet article et, le cas échéant, par le plan local d'urbanisme de la commune.
6. Pour refuser le permis de construire sur ce fondement, le préfet de la Vienne a estimé que le site d'implantation appartient à un ensemble paysager remarquable et que le projet, d'une part, sera visible depuis les constructions, fermes ou habitations, proches ou lointaines présentes sur chaque versant de la Vienne, que la plantation de haies ne suffira pas à masquer le projet compte tenu des dénivelés et aura, en outre, pour effet de refermer le fond de vallée et de modifier l'impact visuel sur l'environnement proche, d'autre part, est de nature à générer une artificialisation en contradiction avec son environnement, enfin, que les panneaux photovoltaïques sont susceptibles d'occasionner des réverbérations pour les automobilistes empruntant la route départementale 1.
7. D'une part, il ressort des pièces du dossier que le projet, qui consiste à édifier un parc photovoltaïque au sol d'une puissance de 7,09 Mwc qui occupera un peu plus de 10 hectares à environ 2 kilomètres au nord-est du centre-bourg de la commune d'Antran, en bordure de la rivière Vienne, est situé dans un secteur rural de part et d'autre de la route départementale 1, dans un site classé en zone Np constitué de milieux ouverts de type friches, délimités par des haies, bosquets et fourrés. Si la rivière Vienne et ses berges se situent à proximité de ce site, elles ne sont pas visibles depuis le site d'implantation du projet, la végétation formant un écran naturel. Le projet s'inscrit dès lors dans un site qui ne présente pas de caractère paysager remarquable ou d'intérêt particulier. Si le préfet a retenu des perceptions multiples depuis les constructions, fermes ou habitations, proches ou lointaines présentes sur chaque versant de la Vienne, il ressort cependant des pièces du dossier que la topographie ainsi que les nombreux obstacles visuels et permanents, essentiellement représentés par des zones boisées et des haies, empêchent la plupart des sites sensibles, notamment les habitations et espaces de loisirs, d'avoir des vues vers le site d'implantation. Si des fenêtres de visibilité sur le projet sont présentes dans les lieux de transition, principalement la route départementale, et depuis une habitation proche, le projet porté par la société requérante prévoit de renforcer le réseau de haies bordant le site, notamment pour masquer le projet depuis les zones habitées, les voiries et les chemins, et de conserver l'ensemble des haies qui marquent les limites du site ainsi que le talus et les zones boisées. Ces mesures paysagères, dont l'efficacité est suffisamment établie par les pièces du dossier, permettront dès lors de limiter la visibilité du projet. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que la plantation de haies, sur la seule partie du site visible depuis la route départementale 1, aurait pour effet de refermer le fond de vallée et de porter en conséquence atteinte au paysage.
8. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que le projet ne sera pas visible depuis la rive Est de la Vienne et que, côté Ouest, la vue sur la rivière depuis la route départementale est déjà masquée par la végétation. L'installation sur cette rive de panneaux photovoltaïques masqués par des haies ne modifiera donc pas substantiellement l'environnement.
9. Enfin, il résulte de l'étude de l'impact sur l'environnement, qui n'est pas utilement contestée par le préfet, que les usagers des routes les plus proches (RD1, RD910 et chemins communaux) et les habitants des hameaux les plus proches ne pourront en aucun cas être gênés par la réverbération des panneaux photovoltaïques compte tenu de l'implantation des panneaux, de leur orientation, de leur hauteur par rapport aux parcelles alentours et de la présence de haies d'arbres. Si le préfet oppose la circonstance que les haies ne permettront pas de réaliser un écran visuel l'hiver compte tenu des essences choisies, il ressort des pièces du dossier que la requérante propose de retenir des essences locales pour composer les futures haies, parmi lesquelles plusieurs ont des feuillages persistants.
10. Dans ces conditions, la société requérante est fondée à soutenir qu'en refusant la délivrance du permis de construire, le préfet de la Vienne a entaché sa décision d'erreur d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme.
11. En second lieu, en application de l'article L. 151-11 du code de l'urbanisme, le plan local d'urbanisme peut autoriser, dans les zones agricoles, naturelles ou forestières, les constructions et installations nécessaires à des équipements collectifs dès lors qu'elles ne sont pas incompatibles avec l'exercice d'une activité agricole, pastorale ou forestière du terrain sur lequel elles sont implantées et qu'elles ne portent pas atteinte à la sauvegarde des espaces naturels et des paysages.
12. L'article 2 du règlement du plan local d'urbanisme de la commune d'Antran relatif aux zones naturelles et au secteur Np autorise les " infrastructures d'intérêt général, les constructions, installations et équipements publics et d'intérêt collectif, à condition de présenter une bonne intégration dans le paysage urbain et naturel ". Ces dispositions ne peuvent être interprétées qu'au regard de l'article L. 151-11 du code de l'urbanisme en vertu duquel les constructions et installations nécessaires à des équipements collectifs ne doivent pas être incompatibles avec l'exercice d'une activité agricole, pastorale ou forestière du terrain sur lequel elles sont implantées et ne pas porter atteinte à la sauvegarde des espaces naturels et des paysages.
13. Pour statuer sur la compatibilité ou l'incompatibilité du projet d'équipement d'intérêt collectif avec une activité agricole, pastorale ou forestière au sens de l'article L. 151-11 du code de l'urbanisme, il appartient à l'administration, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, d'apprécier si le projet permet l'exercice d'une activité agricole, pastorale ou forestière significative sur le terrain d'implantation du projet, au regard des activités qui sont effectivement exercées dans la zone concernée du plan local d'urbanisme ou, le cas échéant, auraient vocation à s'y développer, en tenant compte notamment de la superficie de la parcelle, de l'emprise du projet, de la nature des sols et des usages locaux.
14. Le préfet de la Vienne, pour retenir l'incompatibilité du projet avec l'exercice d'une activité agricole, s'est fondé, d'une part, sur le fait que si les parcelles concernées, actuellement en friche, ont une aptitude agronomique limitée avec de faibles rendements en cas de sécheresse, la sécheresse doit être regardée comme une situation exceptionnelle non représentative de la rentabilité économique d'une activité agricole, d'autre part, sur le fait que le projet jouxte des parcelles de grandes cultures (maïs et blé) en production et qu'il est donc susceptible d'accueillir certaines productions, enfin, que le maintien du site à l'état de prairie permanente prévu par le pétitionnaire est sans lien avec une activité agricole.
15. Pour autant, le terrain d'implantation du parc photovoltaïque, situé en zone N et non en zone agricole, est composé de parcelles qui ne sont pas exploitées depuis une quinzaine d'années et qui ont, selon l'étude de sols réalisée par la chambre d'agriculture, une aptitude limitée dès lors que les sols sont profonds avec une réserve en eau moyenne à faible, que leur texture de surface est sableuse et qu'ils sont sensibles à la sécheresse. L'étude de la chambre d'agriculture conclut que, sur ces sols, les prairies sont possibles avec néanmoins des faibles rendements en cas de sécheresse et que les cultures céréalières sont également possibles en utilisant des amendements chimiques et organiques importants et en irriguant pour assurer un niveau de récolte économiquement rentable. Elle préconise, en conséquence, de conserver ces parcelles en prairies permanentes afin qu'elles contribuent à mieux séquestrer le carbone et améliorer la biodiversité. Dans ces conditions, alors que le préfet n'établit pas le potentiel agronomique des parcelles concernées, l'installation du parc photovoltaïque projeté permettra d'y poursuivre une activité significative de prairie permanente et de conserver ainsi leur vocation agricole, voire pastorale. Il en résulte que la société requérante est fondée à soutenir que le préfet de la Vienne, en retenant l'incompatibilité du projet avec l'exercice d'une activité agricole significative a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 151-11 du code de l'urbanisme rappelées au point 11. Il suit de là que ce motif ne pouvait pas davantage légalement fonder un refus de permis de construire.
16. Il résulte de tout ce qui précède qu'aucun des motifs opposés par le préfet de la Vienne n'est de nature à fonder le refus d'autorisation d'occupation du sol contesté.
17. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme aucun autre moyen de la requête n'est susceptible de fonder l'annulation de la décision en litige.
18. Il résulte de ce qui précède que la SARL Technique Solaire Invest 54 est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 28 juillet 2023 par lequel le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer le permis de construire sollicité en vue de la construction d'un parc photovoltaïque.
Sur les conclusions à fins d'injonction sous astreinte :
19. Aux termes l'article L. 424-1 du code de l'urbanisme : " L'autorité compétente se prononce par arrêté sur la demande de permis. () ". Aux termes de l'article L. 424-3 du même code: " Lorsque la décision rejette la demande ou s'oppose à la déclaration préalable, elle doit être motivée. / Cette motivation doit indiquer l'intégralité des motifs justifiant la décision de rejet ou d'opposition, notamment l'ensemble des absences de conformité des travaux aux dispositions législatives et réglementaires mentionnées à l'article L. 421-6. / Il en est de même lorsqu'elle est assortie de prescriptions, oppose un sursis à statuer ou comporte une dérogation ou une adaptation mineure aux règles d'urbanisme applicables. ". Par ailleurs, aux termes de l'article de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme : " Lorsqu'elle annule pour excès de pouvoir un acte intervenu en matière d'urbanisme ou en ordonne la suspension, la juridiction administrative se prononce sur l'ensemble des moyens de la requête qu'elle estime susceptibles de fonder l'annulation ou la suspension, en l'état du dossier ".
20. Les dispositions de l'article L. 424-3 du code de l'urbanisme visent à imposer à l'autorité compétente de faire connaitre tous les motifs susceptibles de fonder le rejet de la demande d'autorisation d'urbanisme ou de l'opposition à la déclaration préalable. Combinées avec les dispositions de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, elles mettent le juge administratif en mesure de se prononcer sur tous les motifs susceptibles de fonder une telle décision.
21. Il résulte de ce qui précède que, lorsque le juge annule un refus d'autorisation ou une opposition à une déclaration après avoir censuré l'ensemble des motifs que l'autorité compétente a énoncés dans sa décision conformément aux prescriptions de l'article L. 424-3 du code de l'urbanisme ainsi que, le cas échéant, les motifs qu'elle a pu invoquer en cours d'instance, il doit, s'il est saisi de conclusions à fin d'injonction, ordonner à l'autorité compétente de délivrer l'autorisation ou de prendre une décision de non-opposition. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction soit que les dispositions en vigueur à la date de la décision annulée, qui demeurent applicables à la demande, interdisent de l'accueillir pour un motif que l'administration n'a pas relevé, ou que, par suite d'un changement de circonstances, la situation de fait existant à la date du jugement y fait obstacle. L'autorisation d'occuper ou utiliser le sol délivrée dans ces conditions peut être contestée par les tiers sans qu'ils puissent se voir opposer les termes du jugement ou de l'arrêt.
22. Par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, eu égard aux motifs qui le fondent, le présent jugement implique nécessairement, alors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'un quelconque motif ou changement de circonstances s'y opposerait, qu'il soit enjoint au préfet de la Vienne de délivrer à la SARL Technique Solaire Invest 54 le permis de construire qu'elle a sollicité dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
23. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par la SARL Technique Solaire Invest 54 et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 28 juillet 2023 par lequel le préfet de la Vienne a refusé d'accorder à la SARL Technique Solaire Invest 54 un permis de construire pour l'édification d'un parc photovoltaïque sur le territoire de la commune d'Antran est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Vienne de délivrer le permis sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à la SARL Technique Solaire Invest 54 en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la SARL Technique Solaire Invest 54 et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.
Copie en sera adressée au préfet de la Vienne.
Délibéré à l'issue de l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Jarrige, président,
Mme Dumont, première conseillère,
M. Bureau, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.
La rapporteure,
Signé
G. DUMONT
La greffière,
Signé
G. FAVARD
Le président,
Signé
A. JARRIGE
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
G. FAVARD
N°2302603
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